Valerie Domain : « Quelques secondes de silence qui ont tout dit. »

Valérie Domain : « Quelques secondes de silence qui ont tout dit »
Le 2 mars 2026, à Sydney, l'hymne iranien résonne dans le stade. Les joueuses de foot de l'équipe nationale féminine, elles, ne chantent pas. Quelques secondes. Pas un poing levé, pas une banderole, pas un mot. Juste… le silence. Et pourtant, le monde entier a entendu.

Par Valérie Domain, fondatrice d'ÀBLOCK!

Publié le 19 mars 2026 à 17h32

Il y a des gestes dans le sport qui n’ont besoin d’aucun commentaire. Le poing de Tommie Smith à Mexico en 1968 pour protester contre le racisme sur le podium du 200m. Le genou à terre de la footballeuse Megan Rapinoe en 2016, pendant l’hymne national, imitant Colin Kaepernick, ancien quarterback des San Francisco 49ers, pour protester contre les violences policières aux États-Unis. Et puis, il y a le silence. Assourdissant. Le silence de ces femmes en maillot iranien, debout sur un terrain de foot australien, deux jours après que leur pays est entré en guerre.

Elles n’ont pas crié. Elles n’ont pas brandi de drapeau. Elles n’ont pas bougé. Elles ont simplement laissé le silence prendre la place de l’hymne. Ce vide-là, dans un stade où tout le monde attend que des voix s’élèvent, est peut-être l’acte de résistance le plus courageux qui soit. Parce qu’il ne peut pas être nié. Parce qu’il ne peut pas être retourné. Parce qu’il dit tout sans donner prise à rien.

Le régime iranien, lui, a très bien compris. La réponse a été immédiate, cinglante : « traîtresses en temps de guerre. » Pas des sportives qui ont gardé le silence : des traîtresses. Le mot est choisi. Il transforme un geste intérieur intime en crime d’État. C’est la marque des régimes qui savent que le silence, parfois, est plus dangereux que les discours.

Ce qui s’est passé ensuite dit beaucoup sur l’état du monde. Sept femmes ont demandé l’asile. Des familles ont été menacées. Cinq ont plié — non par lâcheté, mais parce qu’on les a placées face à un choix inhumain : leur liberté ou la sécurité de leurs proches. Deux ont tenu. Et pendant ce temps, des supporteurs scandaient devant un stade australien : « Laissez-les partir. »

Le sport féminin a souvent été ce terrain-là — pas seulement celui où l’on joue, mais celui où l’on se bat pour le droit de jouer. Celui où l’on négocie chaque apparition publique contre une assignation invisible. Les joueuses iraniennes pratiquent le football dans un pays qui leur a longtemps interdit l’accès aux stades, qui régule leur tenue, qui surveille leurs déplacements. Chaque match disputé sous ce maillot est déjà, en soi, une forme de résistance ordinaire. Mais ce soir de mars, leur résistance est devenue extraordinaire.

On retiendra les images des deux qui restent, Fatemeh Pasandideh et Atefeh Ramezanisadeh, en maillot du Brisbane Roar, souriant sous le soleil du Queensland. Mais il ne faut pas oublier celles qui sont rentrées. Leur silence à elles aussi mérite de résonner fort et loin.

Le football n’a pas résolu la guerre. Il n’a pas changé le régime. Mais ce soir-là, dans un stade de Sydney, quelques femmes ont rappelé que le sport peut être, quand tout le reste est muselé, l’un des derniers espaces où le corps dit ce que la voix ne peut pas.

Quelques secondes de silence. Suffisamment longues pour que le monde entende.

Ouverture ©Brisbane Roar FC/Instagram

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