Nouria Newman« En kayak extrême, tu es seule face à toi-même. »

Nouria Newman
Baroudeuse kayakiste, elle maîtrise haut la main les rapides les plus dingues de la planète. À 28 ans, cette championne du monde de slalom en équipe et triple championne du monde de kayak extrême se fait désormais la main et la malle en kayak d’expédition aux conditions extrêmes. Accro à l'adrénaline, elle ne lâche jamais la pagaie. Un vent de fraîcheur sans langue de bois !

Par Claire Bonnot

Publié le 09 septembre 2020 à 10h52, mis à jour le 13 janvier 2025 à 17h42

À 28 ans, tu es une championne du monde de kayak… Comment t’es-tu jetée à l’eau la première fois ?

J’ai vraiment commencé par la voie traditionnelle française, le club de sport ! Mes parents m’ont très vite inscrite au club de kayak de mon village. J’en rêvais parce que des amis de mon père en faisaient et j’étais convaincue que leurs kayaks étaient des Playmobil géants !

Mes parents n’ont pas voulu car je ne savais pas nager alors j’ai pris des cours de natation et ils ont été bien obligés de me laisser en faire ! J’avais cinq ans, c’est très tôt pour pratiquer, mais comme le fils de l’entraîneur avait un garçon de six ans, il m’a acceptée dans le cours… 

Nouria Newman
©Erik Boomer / Red Bull

Tu as été championne du monde de slalom en équipe et médaille d’argent en solo, ça consiste en quoi ?

Le slalom, c’est vraiment une discipline olympique cadrée. C’est une course contre la montre avec un chrono de départ et un chrono d’arrivée durant laquelle il faut passer des portes sur le parcours.

Quand j’ai commencé, ça se pratiquait en rivières naturelles, mais avec les contraintes de tout sport olympique, ça se fait sur des rivières artificielles. Et c’est vrai que ça s’est un peu éloigné de la pratique qui m’avait donné envie de faire du kayak. Je n’avais pas tellement envie de tourner sur un truc en béton ! Je suis à la retraite maintenant !

Nouria Newman
©Dean Treml/Red Bull

Tu es aussi connue pour ta pratique impressionnante du kayak de l’extrême…

Ce terme est un peu bizarre pour moi. On ne se dit pas comme ça un jour : « Je me mets à l’extrême ». Je pense que c’est un peu la grande mode du moment de parler de sports extrêmes mais, en fait, c’est juste que tu progresses et, au fur et à mesure, tu prends plus de risques et tu tentes des rapides plus durs.

En club, on s’oriente essentiellement sur les compétitions traditionnelles de slalom. Ma chance, ça a été de voir mon père commencer le kayak en même temps que moi, mais en mode touriste avec ses amis. Avec lui, je faisais des descentes en rivières moins codifiées.

On peut alors parler de kayak extrême, kayak en eaux vives ou de rivières.

Nouria Newman
©Dean Treml/Red Bull

Le kayak extrême, c’est un peu comme le ski en free ride. Tu fais des descentes de passages difficiles, des descentes des grosses chutes et des compétitions où il faut aller le plus vite possible sur des sections de rivières dures ou d’autres où tu pars en même temps que d’autres kayakistes et où tous les coups sont permis façon hockey-sur-glace.

Pour moi, c’est une activité où tu es seule face à toi même, ta prise de décision est vraiment en jeu. Une fois que tu t’engages dans un rapide, il faut le faire pour toi !

C’est un besoin d’adrénaline ? Tu as le goût du défi ?

C’est grâce à ces rapides qui font vraiment peur que tu progresses. C’est comme résoudre un problème : tu essayes de tout mettre en place pour arriver à concrétiser ta descente. Il y a des moments où ça peut être trop éprouvant nerveusement d’aller chercher les chutes, les grosses séquences, parce que tu as fait une grosse semaine par exemple.

Il faut choisir les bons moments mais parfois tu ne peux pas. Ce sont les niveaux d’eau qui conditionnent ce qu’on est capable de faire et on doit juste être prêt…

Nouria Newman
©Ali Bharmal / Red Bull

Quel est ton ressenti lorsque tu es au coeur des rapides ? Il se passe quoi dans ton corps et dans ton esprit à ce moment-là ?

Ça va vraiment dépendre du rapide et de l’état émotionnel dans lequel je suis. En fait, tu es juste concentré sur les gestes techniques à faire pour avoir une bonne ligne. Après, il arrive que sur des rapides plus durs ou sur une expédition où tu es déjà entamée physiquement – bateau lourd par exemple -, tu n’aies pas forcément envie de descendre mais que tu n’aies plus le choix. Et c’est là où il faut être bon.

Ça prend énormément d’énergie de dépasser ses peurs et ses doutes, de bien se concentrer et d’être dans le moment présent. C’est pareil dans une compétition de slalom pour une finale de championnat du monde : c’est maintenant qu’il faut être bon !

Nouria Newman
©Graeme Murray/Red Bull

Tu fais aussi du kayak d’expédition dans des endroits parfois encore inexplorés aux rivières hostiles : en Inde, en Patagonie, au Canada dans le Grand Canyon de la Stikine. Ça consiste en quoi ? Tu avais besoin d’aventures, de nature ?

C’est vraiment le désir de découvrir de nouvelles rivières et, parfois, tu ouvres des voies et, ça, c’est génial ! Le kayak, pour moi, c’est vraiment deux versants : la partie kayakiste brute où tu te fais plaisir en te confrontant à l’élément, ce qui te procure des sensations dingues, mais c’est aussi un moyen de transport assez incroyable pour voyager…

Au fin fond de la Patagonie, ta source d’info première c’est les images satellites de Google Earth, mais c’est pas assez. Du coup, tu vas toquer à la porte des fermes qui se trouvent à côté des rivières et tu expliques comme tu peux, en montrant des photos, que tu fais du kayak. Heureusement, je parle anglais, français et espagnol !

La grand-mère va chercher le grand-père qui va chercher le neveu et tu te retrouves à manger avec eux, c’est hyper sympa !

Nouria Newman
©Erik Boomer / Red Bull

Là, je suis en vacances en Autriche avec des amis et on sillonne les rivières. On se retrouve à dormir en tente sur le terrain d’un fermier ; ça te permet vraiment de voir autre chose que si tu étais un simple touriste, c’est une autre manière de voyager.

Quand tu pars en kayak d’expédition, tu découvres des endroits et des gens magiques ! J’ai adoré celle que j’ai faite dans le Wyoming aux Etats-Unis, en 2018. En plus, j’étais avec mes mentors en matière d’expédition, Éric Boomer et Ben Stookesberry.

Quelle est ta plus grande frayeur en kayak et quel est ton plus grand bonheur ?

J’ai bien morflé en Inde (en 2018, Nouria part au Ladakh pour une descente de 375 km en solitaire sur les rivières Tsarap et Zanskar, ndlr)… J’étais toute seule et je suis passée sous un siphon. C’est l’un des scénarios les plus dangereux en kayak.

Et puis sinon, il y a eu plein de bonheurs : réussir des rapides hyper complexes avec des amis et partager ces moments hyper intenses, les rencontres avec les locaux, les petites aventures qui pourraient sembler anodines mais qui ajoutent du piment à la simple pratique du sport !

Nouria Newman
©Ali Bharmal / Red Bull

Ce sport, ça t’a aidé dans ta vie et en tant que femme ?

Quand tu te dis que tu es capable de descendre un rapide de classe V et, qu’en gros, si tu te rates, t’es morte, oui, tu te dis que tu es capable de tout !

Et c’est vrai que dans la société, ne pas avoir peur de l’échec, c’est plus difficile pour une fille que pour un garçon. Donc forcément, grâce à la confiance que me donnait le kayak, ça m’a aidé dans plein de situations !

Nouria Newman
©Red Bull

D’ailleurs, comment les filles sont accueillies dans ce sport de l’extrême ?

Ça dépend vraiment du contexte… En général, c’est un sport plutôt masculin, il n’y a pas beaucoup de filles dans les clubs, et les performances des garçons sont souvent meilleures car ils vont plus vite et sont plus impressionnants en slalom.

Donc, en tant que fille, tu es obligée de te faire ta place et c’est parfois compliqué… Et puis, les clichés sur les filles sont très ancrés dans les pratiques même si j’ai l’impression que ça change ces temps-ci.

Quand j’ai commencé, les entraîneurs disaient : « Fais pas ta gonzesse » ou « Bon, les filles, on se dit à dans dix minutes parce que vous êtes beaucoup plus lentes que les garçons pour vous changer ! »

Nouria Newman
©Ciaran Heurteau / Red Bull

Moi, la chance que j’ai, c’est que j’ai fait mes preuves avec des rapides aussi durs, voire plus durs que ceux pris par les mecs. Le problème, c’est qu’ils disent « Ouais, mais Nouria, c’est pas une fille ! » Et c’est censé être un compliment !

Tu as toutes ces petites remarques au quotidien qui sont intégrées, mais le problème vient aussi de certaines pratiquantes qui, sous couvert de féminisme, demandent du matériel « adapté » tel un minishort en violet… Tous ces comportements sont socialement construits et très durs à déconstruire, mais je pense que la meilleure chose est de montrer que les filles peuvent naviguer aussi fort que les garçons plutôt que de revendiquer tout le temps une équité.

Car, parfois, ça dessert : l’an dernier, j’avais écrit un article où j’expliquais, qu’à performance égale, j’étais payée 30 % de moins que les hommes. J’ai eu des remarques comme quoi je me plaignais alors que j’avais la chance de pouvoir vivre de ma passion !

Nouria Newman
©Dom Daher/Red Bull

 Tu pratiques le kayak, mais tu l’enseignes aussi, toujours en partant aux quatre coins du monde…

Oui, avec la Fédération Internationale de Kayak, on essaye de développer la pratique chez les enfants, notamment chez les petites filles, dans des pays où c’est encore peu ancré. Dernièrement, c’était en Iran. Et au lieu d’organiser des stages de kayak exclusivement dédiés aux filles, on privilégie la mixité. Ça fait beaucoup plus avancer les choses, surtout dans des pays comme l’Iran.

Que dis-tu à ces jeunes filles pour qu’elles n’aient pas peur de se jeter à l’eau ?

Je pense que ça ne sert à rien de les asseoir dans une salle et de leur lancer des concepts théoriques du style : « Vous en êtes capables ! ». Je trouve que ça crée des modes de pensée un peu gnangnan.

La meilleure façon de donner envie, c’est de faire tester le kayak et en groupe mixte. Au début, les gamines n’osent rien faire mais, en trois jours, tu les fais progresser. Je le vois en Iran. Ça passe par l’action et le travail de coach.

En leur montrant les progrès réalisés en comparant une vidéo des premiers jours et une vidéo des jours suivants, par exemple. Tu leur fais prendre conscience de leurs capacités, ça renforce instantanément leur estime !

Et puis, les garçons se rendent bien compte que les filles arrivent aussi bien à faire du kayak qu’eux. C’est beaucoup plus efficace que de longs discours !

Nouria Newman
©Erik Boomer / Red Bull

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