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Manon Genest « Avec mes victoires est revenu l'espoir, j'ai su que l'avenir pouvait être grand. »

Manon Genest : « Avec mes victoires est revenu l'espoir, j'ai su que l'avenir pouvait être grand. »
Les épreuves, elle connaît. Elle a pris des coups, elle est tombée, mais jamais elle n'est restée à terre. Manon Genest, championne du monde de para-triathlon avant de se tourner vers le para-athlétisme, compte bien briller devant sa fille lors des Jeux Paralympiques de Paris. Le sport de haut niveau, le burn out, la maternité, les doutes... elle n' élude rien. Rencontre avec une championne d'exception.

Par Alexandre Hozé

Publié le 24 juin 2024 à 11h28

Dès ton enfance, tu as tout de suite pratiqué du sport. C’était un peu une tradition familiale ? 

Oui, exactement. Ma maman m’a mis au sport très jeune, disons que j’avais un peu d’énergie à dépenser. Je pense que pour le bien-être familial, il était important que je dépense cette énergie en dehors de la maison !

Ma maman aussi était un petit peu sportive, elle a toujours pensé, et à juste titre, que le sport permettait d’avoir un bien-être physique et mental. Dès mes 2 ans et demi, je faisais de la danse. À 5 ans, de la natation. C’est dans mon ADN depuis toute petite. Ça fait partie de moi. 

Tu as donc découvert la danse et la natation très jeune, mais la course à pied, tu l’as commencée plus tard, au lycée… 

Oui, au lycée militaire parce que j’étais obligée. Je détestais courir, il faut le savoir. Mais on me bloquait l’accès à la piscine du lycée tant que je ne me mettais pas à courir. 

©️Manon Genest

Pour quelle raison ? 

Ils voulaient me faire rentrer dans l’équipe de cross, ils pensaient que j’avais des capacités et bon, ils ne se sont pas trompés parce que je suis vite devenue capitaine d’équipe. 

À quel moment as-tu commencé à apprécier la course à pied ? Quand a eu lieu le déclic ? 

La bascule, ça a été très clairement l’accident. Plus précisément après l’accident, quand j’ai dû me reconstruire.

Le para-triathlon était la seule discipline dans laquelle je sentais ma jambe qui était toujours présente physiquement, avec la prothèse. Et ça, ça vaut tout l’or du monde. De là, j‘ai développé une réelle passion pour la course à pied. 

©Manon Genest/Facebook

Est-ce qu’avant ton accident, il y avait une volonté de faire du sport de haut niveau ? C’est un objectif que tu as envisagé à certains moments ? 

Jamais ! J’étais ce genre d’enfant qui allait en compétition de natation avec la boule au ventre. Je détestais ça, en fait. J’adorais m’entraîner, je pouvais le faire je ne sais combien de fois par semaine, avec plaisir ! Mais je détestais la compétition. 

Ça te stressait trop ? 

C’est ça, je pense que je craignais de décevoir. Et de l’autre côté, j’étais mal à l’aise quand je gagnais aussi. Je n’aimais pas la compét‘, ça ne faisait pas partie de mon ADN pour le coup. Autant le sport, oui, autant la compétition pas du tout. Je n’aimais ni gagner ni perdre, aucun des deux. J’aimais juste faire du sport.  

Quand tu étais au lycée, ou même après quand tu as commencé tes études supérieures, quelle place prenait le sport dans ton emploi du temps, ta scolarité ? 

Au lycée militaire, l’emploi du temps était beaucoup aménagé autour du sport, on en faisais énormément d’heures par semaine. C’était une volonté des lycées militaires, et ça m’arrangeait beaucoup. 

Après, quand je suis entrée dans les études supérieures, le sport est très clairement devenu un passe-temps. Je n’avais plus beaucoup de temps pour ça, je voulais absolument réussir mes études. Je ne me donnais pas d’autre choix que de finir major. Et c’est ce que j’ai réussi à faire dans mon DUT et en ingé. 

Mais pour ça, il fallait de l’investissement et du temps. À cette période, le sport était plus une échappatoire, j’en faisais trois ou quatre fois par semaine le soir au lieu de sortir. Et je révisais jusque très tard ensuite. 

©Manon Genest

En 2015, tu as ton accident de la route qui te rend partiellement hémiplégique, c’est-à-dire partiellement paralysée du côté gauche de ton corps. Cela étant, tu rebascules tout de suite vers le sport, en t’investissant davantage qu’avant ton accident. Pourquoi c’était aussi important pour toi ? 

On m’a proposé de le faire. Je n’avais pas du tout cette ambition au départ en centre de rééducation. Mon seul objectif était de réapprendre, de savoir à nouveau qui j’étais. J’étais complètement perdue à cette époque, il n’y a pas eu que le côté hémiplégique, mais aussi un grave traumatisme crânien. 

Le déclic a eu lieu quand ils m’ont convoquée pour me dire : « Tu sors dans deux semaines ». Je les ai regardés, je leur ai souri, je leur ai dit : « Ça ne fonctionne pas bien » en montrant ma main, mon pied. Et ils m’ont répondu : « Tu vas être handicapée à vie ». Je ne l’avais pas du tout envisagé au départ. Pour moi, j’allais sortir valide, comme avant. Ça a été l’effondrement. J’ai passé quarante-huit heures au fond du trou. 

Puis, une rééducatrice qui m’a vu évoluer depuis le début m’a dit : « Écoute Manon, moi je fais du triathlon en parallèle d’être rééducatrice, viens dans mon club. On va voir ce qu’on peut faire mais je pense que tu peux te rééduquer par le sport et retrouvez une envie de te lever le matin ».

C’était clairement ça l’objectif, de retrouver l’envie de vivre tout simplement. À 22 ans, c’est dur d’entendre : « Tu vas être handicapé ». Tu ne sais pas ce que ça veut dire, tu ne sais pas ce que ça va avoir comme conséquences dans ta vie. Il fallait me faire passer à autre chose très rapidement, et elle a eu raison.

Au début, je faisais du triathlon juste pour ça. Je ne connaissais pas du tout, je ne connaissais pas le para-triathlon, je ne connaissais pas le handisport. Je n’avais aucune envie de faire du haut niveau, même pas l’idée. Je me suis fait détecter sans vraiment le vouloir. Ma vie a basculé sur une détection pour laquelle je n’ai pas été pro-active, c’est assez aberrant. 

©Manon Genest/Facebook

Comment ça s’est passé lorsque tu as dû réapprendre à faire du sport ? 

J’étais très bien entourée. Quand j’ai débarqué au club de triathlon, je suis allée voir l’entraîneur tout de suite, je ne le connaissais pas, je suis arrivée avec le bras gauche qui ne tenait vraiment pas encore bien… J’ai débarqué comme ça !

Il était en train d’entraîner en eau libre, et je lui ai dit que j’avais envie d’essayer. Il me dit d’accord et de revenir dans deux jours. Je lui montre mon bras, je lui dis que je ne peux pas l’utiliser, et il me répond : « Et alors ? On va faire autrement. » Alors qu’il n’avait jamais eu d’expérience handisport en triathlon ! Mais pour lui, ce n’était pas un frein.

À ce moment, je me suis dit wow, ça c’est une belle rencontre ! Et il m’a mis les larmes aux yeux, je crois même qu’il m’a fait pleurer ce jour-là. C’est grâce à de belles rencontres comme ça que j’ai réussi à m’accrocher et à tout réapprendre. Il m’a réappris à faire du vélo, à courir… Il y a eu des gamelles bien sûr, assez mythiques, mais il fallait que je réapprenne tout. Il m’a appris à nager sur un bras, il s’est entouré de personnes qui connaissaient le handisport, il s’est renseigné… 

On s’est formés l’un et l’autre au fur et à mesure, et quelques mois plus tard, il m’emmenait jusqu’aux championnats du monde, et j’ai décroché ce titre devant lui. Ce sont vraiment de belles rencontres comme celle-ci qui font que j’en suis là aujourd’hui, mais rien n’était vraiment écrit. 

Au début, monter sur un vélo était très anxiogène pour moi. J’avais peur de tomber, de la chute… C’était une catastrophe. Je ne voulais pas me remettre dans l’eau non plus, j’avais peur de couler avec mon seul bras ! 

J’avais énormément d’appréhensions, et on a réussi à faire face à tout ça et aller de l’avant ensemble. Ce titre mondial est marquant pour ça aussi, on a eu un chemin qui n’a pas été évident, mais on a su relever chaque défi et s’en sortir de la plus belle des manières. 

©Etoiles du sport

Et comment a réagi ton entourage à ce nouveau défi ? 

Les premiers temps après mon accident ont été assez compliqués pour mon entourage. J’ai donc voulu les préserver de tout ça. Mon centre de rééducation était à quatre heures et demie de route de chez eux. C’était volontaire pour que je puisse continuer mes études et mon apprentissage. Je ne voulais voir personne pendant ma rééducation. 

Ma maman a appris que je faisais du haut niveau parce que je lui ai dit bien sûr, mais surtout, ça a été marquant pour elle quand j’ai participé aux championnats d’Europe d’Aquathlon à Châteauroux, ma ville natale et l’endroit où elle vit encore. Je lui ai demandé de passer pour ma course, et là, elle m’a vu nager avec un bras, elle m’a vu courir et remporter le titre de championne d’Europe. 

Ce jour-là, c’était une grosse claque pour elle pour deux raisons. Je pense qu’elle a réalisé que j’étais handicapée, très clairement. J’étais appareillée… elle l’a vue de plein fouet. Et surtout, deuxième grosse claque plus positive, elle m’a dit : « Je sais maintenant que tu es capable de rebondir et que tu vas t’en sortir dans la vie ».

Elle a accueilli le sport de haut-niveau comme ça, comme une manière de rebondir pour moi, une manière de me challenger chaque jour et de prouver au monde entier qu’on est capable de faire quelque chose après un accident. Et c’était exactement le message que je voulais faire passer. 

Et, aujourd’hui, ma maman est clairement un soutien. Depuis la naissance de ma fille, elle m’accompagne partout pour m’aider à la gérer quand mon mari n’est pas là. Par exemple, je suis récemment allée quinze jours en Guadeloupe pour de la prépa, elle était avec moi sur le stage. C’est super, je vis tout avec ma maman. Elle fait partie intégrante de mon projet sportif, très clairement. 

©Manon Genest/Facebook

Un projet sportif qui marche bien, tu es championne de France, d’Europe, du Monde… Ces victoires, qu’est-ce qu’elles représentaient pour toi, sachant que tu n’étais pas une grande compétitrice… 

La compétition n’était toujours pas ma tasse de thé, et aujourd’hui je ne peux pas dire que j’en suis encore hyper friande. Je prends chaque compét’ comme un challenge envers moi-même, pas envers mes concurrentes. 

Je suis hyper fair-play, c’est quelque chose qu’on m’a déjà dit plusieurs fois et je pense que c’est vrai. J’ai beaucoup de respect pour mes concurrentes, toujours aujourd’hui en para-athlétisme. Pour moi, chaque concours de saut en longueur, chaque para-triathlon avant, chaque 400 mètres quand j’en ai fait, c’était un challenge envers moi-même et envers personne d’autre. Si une fille a fini devant moi, c’est qu’elle était meilleure, ou que je n’avais pas été assez bonne, point barre. 

Mais ces résultats qui ont été très rapides, je pense que c’est ce qui m’a sortie du côté très obscur de la post-rééducation. Ça a été très compliqué, repartir dans la vie normale, c’est un peu brutal et on a très peu de clés en main au final. C’était dur. 

Ces victoires m’ont sauvée, sans ça, mon quotidien ne serait pas le même aujourd’hui, je crois que je n’aurais pas tenté autant de choses, même d’un point de vue professionnel. Je n’aurais pas repris confiance, je n’aurais pas eu d’ambition professionnelle comme c’est le cas aujourd’hui. Ça m’a redonné l’espoir, prouvé que l’avenir pouvait être beau, tout simplement, et grand. 

©Manon Genest/Facebook

En parallèle de ton engagement dans le para-triathlon, tu continues tes études et ton apprentissage. En 2016, tu deviens championne du monde de para-triathlon et tu obtiens ton diplôme d’ingénieur, ce qui débouche sur un déménagement à Lyon pour ton entrée dans la vie professionnelle. Comment tu as réussi à concilier le sport avec tout ça ? 

Il faut savoir que quelques jours avant le championnat d’Europe 2016 d’Aquathlon, je passais le concours pour rentrer dans l’armée. D’où mon affectation à Lyon par la suite pour devenir fonctionnaire spécialisé dans la prévention des risques, ce qui est ma spécialité.

J’ai vraiment tout concilié avant le championnat du monde et j’ai appris que j’étais reçue à Rotterdam, lieu de la compét’. Enfin, ce n’est même pas moi qui l’aie appris, c’est mon entraîneur national. L’armée l’a appelé pour le prévenir qu’ils allaient prendre une de ses athlètes, moi en l’occurrence. Sauf que je ne lui en avais pas parlé, comme je n’avais pas dit à l’armée que j’étais sportive de haut-niveau ! Je ne voulais absolument pas être recrutée pour le sport de haut niveau, je voulais être recrutée en tant que professionnelle à l’armée. 

J’ai tout concilié comme ça, étape par étape, step by step, je tente des choses, on voit si ça passe. Je ne sais pas si c’est de la chance ou de l’acharnement, mais j’ai tout obtenu cette année-là. Et avec brio ! Je suis major du concours de l’armée au niveau national et j’obtiens l’affectation que je souhaite. De là, tout s’aligne et j’arrive à Lyon. 

Je ne connaissais personne, mais je crois que ça, c’est l’histoire de ma vie. J’ai toujours débarqué dans des villes où je ne connaissais personne et ça ne m’a jamais fait peur. Me construire, me reconstruire, ce n’est pas un souci. Je venais de le faire avec la rééducation, donc ça ne m’a pas fait peur. 

Je débarque là-bas, toute naïve, et au final, l’entraîneur national de para-triathlon m’aide à trouver un coach, et on s’en sort super bien ! On a quand même dû faire la transition vers le para-athlétisme fin 2017, car le para-triathlon n’est pas aux Jeux Paralympiques dans ma catégorie d’handicap. 

Mais avant ça, l’année 2016-2017 a vraiment été une bonne année professionnelle, en faisant un peu de para-triathlon en parallèle, en me faisant plaisir, en travaillant énormément pour l’armée, et en trouvant mes repères. 

Tout ça m’a permis d’arriver début 2018 en para-athlétisme avec un contrat de travail adapté, avec une niaque de folie et une envie d’aller faire les Jeux de Tokyo à 3000 %. 

Sur le podium des championnats du monde de para-triathlon à Rotterdam…©️ Manon Genest

Après tes débuts en para-triathlon, l’objectif a très vite été de faire les Jeux Paralympiques ? 

Tout à fait, je les visais déjà à Rio en 2016. Je suis championne du monde un mois et demi avant, et on apprend finalement que je ne pars pas car ma catégorie d’handicap n’est pas représentée. Ça a été très compliqué, la première délégation française en para-triathlon partait mais je n’en faisais pas partie, ça a été très dur, j’ai énormément pleuré. 

J’ai quand même voulu continuer un an en para-triathlon, mon entraîneur national était derrière moi et m’a tenu au courant pour les Jeux de Tokyo. C’est lui qui m’a dit que ça ne le ferait pas pour 2020 également. Mais il m’a surtout dit : « Rebondis, tu mérites de faire les Jeux ».

J’avais donc trois disciplines à ma portée, para-natation, para-cyclisme ou para-athlétisme. J’ai donc choisi le dernier, l’entraîneur national du para-triathlon m’a aidé dans ma reconversion. Clairement, je lui dois une fière chandelle, je pense que sans lui, j’aurais baissé les bras à cette époque. C’est quand même dur de devoir changer de discipline, de se voir enlever les Jeux… J’ai été très bien accompagnée encore une fois, c’est une chance. 

©Team EDF

Comment s’est passé ce nouveau défi, la bascule vers le para-athlétisme ? 

C’était un énorme défi, j’arrive dans le para-athlétisme fleur au fusil. Je me sentais à l’aise sur du 5, du 10 kilomètres, je venais de faire la course Marseille-Cassis deux mois auparavant… Je me tournais plutôt vers de l’endurance et là on me dit : on va te classifier. Je suis donc placée dans la catégorie T37, dans laquelle l’épreuve la plus longue en course à pied c’est le 400 mètres ! La transition est violente, je finissais mes courses hyper bien mais je n’avançais pas, je n’étais pas très bonne. 

Mais il n’y a pas le choix, donc je trouve un super club en banlieue de Lyon et j’y vais, je tombe sur un très bon entraîneur de sprint, Grégory Duval. Il me permet d’aller décrocher cette médaille d’argent sur 400 mètres aux championnats d’Europe 2018, sept mois après avoir commencé ! Et idem sur 200 mètres deux jours après, c’était incroyable ! Je n’avais aucune prédisposition à faire du sprint, je suis lente, je viens de l’endurance, j’ai un corps qui est fait pour l’endurance. 

Encore aujourd’hui, je bataille avec ces vieux démons, physiologiquement, je ne suis pas faite pour du sprint ou du saut. Maintenant j’aime ça donc c’est différent, mais je suis arrivée avec aucune prétention en 2018.

Quand j’ai été sélectionnée pour les Europe je n’y croyais déjà pas ! Là aussi, j’y suis allée un peu la fleur au fusil en me disant on va voir ce que ça donne, mais sans imaginer faire une médaille. C’était assez fou ! Cette transition a été dure mais belle aussi dans les résultats qui sont arrivés très rapidement. 

©Manon Genest/Facebook

Quand tu fais ces résultats, qu’est-ce qui se passe dans ta tête ? Est-ce que tu te projettes déjà sur la suite ? 

C’est mon gros défaut, je veux toujours plus. Ce que je fais n’est jamais suffisant, je ne peux pas me contenter de ce que je fais. Par exemple l’année dernière, je fais ma première médaille mondiale en para-athlétisme en retour de grossesse, je fais troisième au saut en longueur, je pulvérise mon record d’avant grossesse. Pour moi, c’était inattendu, même si mon entraîneur l’avait complètement calculé. 

Une semaine après je suis de retour à l’entraînement, et je lui dis : « C‘était sympa mais ça ne me suffit pas. » Il tombe des nues, il me dit : « Mais qu’est-ce qui ne te convient pas ? » J’ai fait 4m76 lors du concours, donc je lui lance : « La meilleure mondiale, elle a fait plus de 5 mètres. »

Je n’arrive pas à me satisfaire de ce que je fais, j’ai toujours besoin que ce soit mieux. Je pense que c’est pour ça que j’arrive à faire du haut niveau. On ne peut pas se contenter de ce qu’on fait, sinon on régresse ou on stagne, alors que les autres continuent de progresser. 

©Etoiles du sport

Ça rejoint ce que tu disais sur ta volonté de prendre chaque compétition comme un nouveau défi, un nouveau challenge, de toujours chercher à avancer, rebondir… 

Complètement, j’ai aussi besoin de voir la fierté dans les yeux de ma famille. Cet hiver, j’ai fait une seule compétition, les championnats du France et il y avait mon mari avec sa famille et notre fille, j’étais très heureuse. Donc, je gagne le concours, je suis championne de France et je bats mon record d’avant-grossesse en salle. Et là, je vois la fierté dans les yeux de ma belle-famille et de mon mari. À la fin, il me dit  : « Tu m’as rendu fier. » Je ne savais pas quoi répondre, pour moi mon concours était moyen. J’avais battu mon record, j’étais championne de France, mais ce n’était pas suffisant à mes yeux. 

Ça m’a fait réfléchir, j’ai ruminé pendant quelques jours et je me suis rendu compte que j’étais hyper-exigeante envers moi-même, alors que je suis à un niveau quand même pas mal ! Avec cette prise conscience, je fais maintenant attention de bien profiter de mes performances à leur juste valeur. Sinon, ce surplus d’exigence m’empêche de savourer mes médailles ! 

©️Manon Genest

Après tes deux médailles d’argent aux championnats d’Europe en 2018, tu participes aux championnats du monde en 2019, tu fais sixième sur le 400 mètres, quatrième en longueur, et tu te qualifies pour les Jeux paralympiques de Tokyo. À ce moment-là, tu es satisfaite de te qualifier ou frustrée de finir au pied du podium ? 

C’est improbable ce qui s’est passé ce jour-là, à ces mondiaux. La compétition durait cinq ou six jours, et tout se passait en vingt-quatre heures pour moi. Un planning donc très mal fait, ils avaient estimé que dans ma catégorie d’handicap, personne ne s’alignerait sur le 400 mètres et la longueur. 

Les championnats étaient à Dubaï, il faisait très chaud. J’ai ma série du 400 mètres le matin, vers 10h30 il me semble, déjà en plein cagnard. Le concours de longueur était à 16h le même jour et la finale du 400 mètres le lendemain à 10h. 

Je fais la série du 400 mètres tout en gestion, je me qualifie, je fais mon meilleur temps de la saison, je me dis ok super, mais ça épuise quand même. J’enchaîne avec la longueur, dans un concours où je suis annoncée dernière. J’y vais parce que j’ai fait les minima, et on ne sait jamais s’il y a quelque chose à aller chercher…

En me qualifiant pour la finale au bout de trois sauts, je suis déjà la plus heureuse du monde. Et au dernier saut du concours, je passe quatrième. Improbable ! Et là, je me rends compte que je décroche ma place pour les Jeux, je m’effondre en larmes. Je ne me rends pas compte de ce qui vient de se passer. Je savais que c’était le quota, mais personne ne s’y attendait. Tout ça fait que je me loupe pour la finale du 400 mètres, je n’étais pas redescendue, j’étais épuisée. Mais tant pis, à vrai dire, ce jour-là a été l’un des plus beaux jours de ma vie. 

Tokyo s’annonçait compliqué sur 400 mètres, la concurrence était rude. Et en saut en longueur, c’était une hérésie au départ. Et en fait non, pas tant que ça. Mon destin était tracé là-dessus. 

©Manon Genest/Facebook

Tu t’étais tournée vers le sprint au départ, pourquoi la longueur en fin de compte ? 

Vers mai 2019 je dirais, j’en avais un petit peu assez de faire du 400 mètres, des tours de piste encore et toujours. Au para-triathlon, on faisait trois disciplines, tous les jours c’était différent. Mais là, tous les jours c’était quasi pareil. Mon entraîneur variait les entraînements évidemment, mais sur le fond, on cherche toujours la même chose et c’est un peu énervant. En tout cas, pour une personne qui a besoin de changement comme moi, c’est très compliqué. 

J’avais un entraîneur qui était très ouvert d’esprit, qui m’a tout de suite demandé ce que je voulais faire. À cette période, je voulais travailler ma motricité, ma coordination, et je voyais des gens qui faisaient un peu de longueur à côté. Je voulais donc essayer ça, j’ai vu avec le coach de ce groupe et c’était ok. J’avais un entraînement par semaine de longueur, c’était une bulle d’air, une bulle d’oxygène. 

Au bout d’un moment, la Fédération Française de Handisport a écho que je fais un petit peu de longueur. Mon référent national me propose donc de m’aligner sur une compét’ pour voir ce que ça vaut. Je m’aligne et je fais les minima pour les mondiaux dès le premier saut. Et là, ça enquiquine tout le monde ! On se dit : on fait quoi ? Cette qualif’ n’était pas du tout prévue. 

Je m’entraînais une fois par semaine, quand je suis arrivée au mondiaux, c’était le troisième concours de ma vie. C’était un peu ridicule. D’ailleurs, ça a bien marché mais aucun de mes sauts n’est pareil. Je ne prends pas une seule fois la planche, j’en suis loin à chaque fois… Ce n’était pas hyper bien. J’arrivais avec une grosse prépa 400 mètres dans les jambes, et tout l’inverse pour la longueur. 

©️Manon Genest

Tu te qualifies tout de même pour les Jeux Paralympiques de Tokyo, ce qui était la raison de ta transition vers le para-athlétisme. Mais le Covid débarque, repoussant tout. Comment as-tu vécu ce chamboulement ? 

Très mal. On s’y attendait, tout le monde était confiné. On avait même peur d’une annulation complète. C’était très dur. Après l’annonce du report, j’ai eu mon entraîneur au téléphone et je lui ai dit que je voulais arrêter. Quand je lui annonce ça, je suis en Haute-Marne, lui à Lyon. Quand il me demande pourquoi, je lui explique que Tokyo 2020 était très symbolique pour moi. C’était les cinq ans de mon accident, ça voulait dire que j’étais stabilisée, consolidée au niveau de mes os… Pour moi, ça faisait écho de faire les Jeux Paralympiques cette année-là. Tout s’est effondré. 

Mais il a su me motiver, trouver les mots. Il m’a dit qu’on allait avoir deux fois plus de temps pour se préparer, pour être performant le jour J… Mais surtout, il a eu la bienveillance de me laisser réfléchir. Après m’avoir encouragée, il m’a bien dit que l’on n’était pas pressé, et qu’il fallait que je prenne du temps pour avoir une réflexion complète. 

Donc j’ai pris le temps, j’en ai beaucoup parlé avec mon mari. Il m’a dit : « Si tu ne fais pas les Jeux, tu vas le regretter toute ta vie. Fais-les. Tu en es capable, tu ne peux pas renoncer maintenant. » En plus, on devait se marier en 2021. En fin de compte, on a calé notre mariage en fonction des Jeux ! 

©Handisport

Une fois cette période compliquée derrière toi, tu es revenue forte, tu vas chercher une médaille d’argent aux championnats d’Europe 2021, quelques mois avant les JO. Comment tu as vécu ce retour ? 

Avec mon entraîneur, on avait vraiment la gniaque. Forcément, nous avions perdu du temps lors du premier confinement. Mais dès notre retour sur la piste, on était là pour en découdre. Et quand nous avons eu les autorisations de nous entraîner lors du deuxième confinement, notre volonté s’est décuplée ! 

Malgré ça, on n’avait aucune prétention sur le championnat d’Europe. On ne savait pas ce que valait la concurrence, c’était mon premier championnat d’Europe sur le saut en longueur. Cette médaille d’argent est très belle parce qu’elle était dans la joie. J’y suis allée très relâchée, sans pression. Je l’ai toujours caché, mais au moment du concours, je revenais d’une blessure. J’avais eu une fracture de fatigue qui m’avait pénalisée pendant plusieurs mois et je ne m’entraînais réellement que depuis dix jours. On ne savait donc pas si j’allais pouvoir sauter et m’exprimer. Et j’ai obtenu ma médaille d’argent sur le dernier saut encore une fois !

On m’a souvent fait remarquer que je suis rayonnante sur les photos de ce concours, c’est parce que c’était du bonus pour moi d’être là. Je n’avais aucune prétention de médaille. Et de la décrocher, j’étais super contente pour l’équipe de France, pour mon entraîneur, pour ma famille, pour moi. C’était super ! Là encore c’est une bénédiction, j’ai eu ma bonne étoile ce jour-là. 

©️Manon Genest

Après ça, tu enchaînes sur les Jeux Paralympiques, tu finis quatrième du concours, comme lors de tes derniers mondiaux. Comment tu as vécu cette performance ? 

C’était dur. Toute l’année, j’étais cinquième mondiale au classement. Je passe même quatrième le jour des Europe, grâce à ma perf’. C’était en juin, et à partir de là, pendant deux mois, on me martèle que je suis potentielle médaillable et qu’il faut que j’aille chercher le podium. À Tokyo pendant tout le pré-camp, pendant la période d’acclimatation puis dans le village, je crois que tous les jours, j’ai entendu : « Il faut aller chercher cette médaille. »

Quand je sors du concours quatrième à quelques centimètres du podium, que je regarde la tribune et que je vois que j’ai déçu, c’est hyper dur. Mais j’étais à ma place mondiale ! On attendait tellement que je réalise encore un exploit, alors que c’était mes premiers Jeux. 

Et puis c’était une double déception pour moi. J’étais enceinte, je le savais, et je voulais cette médaille pour mon bébé. Ça a été tellement rude émotionnellement de se dire : « Je ne l’aurai jamais. » Je ne pourrais jamais lui dire : « Je suis allée chercher cette médaille pour toi ». Et en plus, on m’assassine derrière. On me répète : « Tu n’es pas allée chercher la médaille. » Oui, je le sais, c’est bon, pas la peine de me le rappeler !

Je me suis effondrée en zone mixte juste après le concours. J’ai passé un mois et demi à pleurer tous les jours. Certains médias ont été durs avec moi. Et ça n’a pas été simple d’entendre la déception de mon entraîneur au téléphone non plus.  

A Tokyo, pendant les Jeux paralympiques de 2021…©️Manon Genest

Comment t’es-tu relevée de cette période compliquée ? 

Avec le recul, je peux dire que j’étais clairement en burn-out après ces Jeux. Je n’ai plus voulu entendre parler de sport de haut niveau pendant quelques temps. 

Mon mari était à l’étranger quand je suis revenue, j’étais toute seule. C’est ma maman qui est venue m’accueillir à l’aéroport, qui m’a ramenée chez moi. Et en plus, alors que j’attendais mes bagages, on m’apprend que je suis mutée, je devais être à Bordeaux dans quinze jours. Je me retrouve le nez dans les cartons, à devoir organiser le transfert de toute ma maison vers Bordeaux. 

Ce qui m’a sauvée, c’était le fait de savoir que j’étais enceinte, je me suis concentrée sur mon bébé. Et mon nouveau régiment m’a aussi été d’une grande aide. J’étais au plus bas moralement, je pense que j’étais vraiment en burn-out, en dépression. Je n’étais pas bien du tout. 

Et je sais que je n’ai pas été la seule dans ce cas-là, il y a clairement un sujet sur l’accompagnement des sportifs après les Jeux, que ce soit suite à des déceptions ou même des victoires. Un suivi psychologique serait bénéfique, ça serait pas mal que les fédérations mettent quelque chose en place dans ce sens. Par exemple, dans mon cas, une fois les Jeux passés, avant que j’annonce ma grossesse au staff, je n’avais eu de nouvelles de personne. Pendant trois, quatre mois, j’étais seule à broyer du noir. 

Comment as-tu retrouvé l’envie de faire de l’athlétisme ? 

Lors d’un stage de l’équipe de France. Au moment où j’annonce ma grossesse au staff, ils m’invitent tout de même à participer à un stage, et j’y suis allée. J’étais à cinq mois et demi, mais je me suis motivée et je me suis sentie intégrée dans le groupe tout de suite. L’ambiance restait particulière, personne ne savait vraiment si j’allais continuer ma carrière ou non. D’ailleurs, j’avais un peu le sentiment que tout le monde pensait que c’était mon dernier stage. 

Alors que pas du tout… 

Pour moi, c’était très clair que j’allais continuer ma carrière de para-athlète après ma grossesse. Mon entraîneur le savait, je voulais à tout prix essayer de revenir, quitte à échouer, mais je ne voulais pas avoir de regrets. Et heureusement, je n’ai pas lâché ! 

En 2023, quinze mois après ton accouchement, tu vas chercher le bronze aux championnats du monde, à Paris, en battant deux fois ton record personnel. Est-ce que, même là, tu t’es dit que tu aurais peut-être pu mieux faire ? 

Non, ce jour-là, j’ai tout donné, je suis allée chercher avec mes tripes cette médaille. Personne ne m’attendait à ce niveau, on m’avait un peu enterrée. Je voulais vraiment montrer que j’étais de retour, et comme il fallait ! 

J’étais annoncée top 6, mais dès mon premier saut, je fais 4m73, mon record, ce qui me permet de prendre d’emblée la troisième position. Je m’envole vraiment sur ce saut, j’étais déterminée. Ma mère l’a vu sur mon visage à mon entrée dans le stade, j’étais en mode guerrière ! 

Pourquoi plus à ce concours qu’à d’autres ? 

Il y avait un vrai côté revanche, et je le revendique ! Par rapport aux Jeux de 2021, ce qui s’est passé ensuite, par rapport à ma grossesse car je voulais aussi prouver qu’on pouvait avoir un enfant durant sa carrière et revenir encore plus forte ! Tout ça, je voulais le montrer au monde entier, c’était l’occasion rêvée. Des championnats du monde, à Paris, à un an des Jeux… 

Je pense que si je n’avais pas créé l’exploit, on m’aurait enterrée définitivement. Je n’avais pas d’autres choix que de réussir ! Et à tout ça se rajoute le soutien de mes proches, de ma famille, de mon entraîneur qui a toujours cru en mon projet, contrairement à d’autres personnes, et également de Amélie Oudéa-Castara, la ministre des Sports. À partir de janvier 2023, elle m’a soutenue et a cru en mon projet. Elle était d’ailleurs là le jour du concours. Son soutien a été très important pour moi, je la savais sincère, je ne voulais donc pas la décevoir. 

Je n’ai absolument pas envisagé l’échec lors de cette finale. Si j’avais échoué, je pense que ça aurait été la déception de ma vie. 

Mon entraîneur avait fait des sacrifices pour moi, il a soutenu que je pouvais revenir tout en allaitant, alors que ça ne plaisait pas à certaines personnes de ma fédération. Il s’est vraiment engagé humainement sur le sujet, il a en quelque sorte mis sa carrière en danger pour moi. Et ce n’est le seul à l’avoir fait, donc je ne pouvais pas décevoir ces personnes. 

C’était l’occasion de faire taire les détracteurs qui ne croyaient pas en notre projet, on a prouvé qu’on pouvait revenir plus forte après une grossesse et en allaitant notre enfant. 

©Manon Genest/Facebook

Tu t’attendais à être confrontée à des avis négatifs sur ton projet, notamment sur le fait d’allaiter ta fille tout en continuant ta carrière ? 

Je m’y attendais sans m’y attendre. Quand j’ai annoncé ma grossesse, ma fédération l’avait bien pris, mes sponsors également. Mais entre-temps, il y a eu du changement dans la Fédération Française Handisport. 

Et lors d’un stage, un des nouveaux arrivants à la fédé me demande de ne pas allaiter ma fille sur les lieux du stage. J’ai été décontenancée, je n’ai pas compris. On est en France, fin 2022, et on me demande d’arrêter d’allaiter. Et cette personne n’a pas lâché, a essayé de me retirer certains droits… On me menait la vie dure ! Je suis tombée des nues. 

À ce moment, je réalise que tout le monde n’est pas bienveillant, que certaines personnes ne veulent pas évoluer sur ce genre de sujet. J’ai eu la chance d’être bien entourée lors de cette épreuve, sinon j’aurais sûrement arrêté ma carrière. J’y ai d’ailleurs pensé lors de cette période. Je n’ai pas pu aller à certains stages de l’équipe de France, car j’aurais été interdite d’allaiter. Et encore récemment, en janvier 2024 ! 

Mais je n’ai pas lâché, et je pense que j’ai contribué à faire évoluer les mentalités, et également les droits qui vont être désormais applicables à toutes les sportives de haut-niveau de la Fédération Française Handisport. Ça c’est chouette, c’est un beau combat ! 

Je n’osais pas en parler avant, j’avais peur. Mais j’ai franchi le pas, je sais que j’ai le droit d’en parler. Je reste politiquement correcte, je ne cite pas de noms, je souligne quand il y a volonté d’évoluer dans le bon sens… Mon combat, c’est de faire comprendre que c’est possible de réussir en revenant de grossesse et en allaitant, que ce n’est pas sujet à discussions. Ce sont des choix personnels.

Ce que je veux dénoncer, c’est l’intolérance, la discrimination. Je ne prends aucun plaisir à faire ça, je le fais parce que je pense que c’est légitime de s’élever contre ça. Il faut que ça cesse, j’en ai ras-le-bol ! Ce sont des combats énergivores, on laisse des plumes dans tout ça, j’aimerais juste qu’on me laisse tranquille. 

Est-ce que tu as l’impression que les mentalités évoluent dans le bon sens sur ce sujet ? 

Oui, je pense que le plus dur est derrière nous. Il faut être positif, un cadre est en train d’être mis en place, on peut se féliciter de nos institutions qui acceptent d’évoluer. Que ce soit moi pour le paralympique, ou Clarisse Agbégnénou pour l’olympisme, on a montré que c’était possible. Il faut se féliciter de tout ça, et avancer sereinement sur ces sujets. 

©Manon Genest/Facebook

Aujourd’hui, ta petite fille est souvent avec toi lors de ta préparation, elle t’accompagne lors de tes entraînements. Comment t’es venue cette idée, et comment s’est-elle mise en place concrètement ? 

J’avais perdu beaucoup de poids après mon accouchement, j’étais très mince. Mon mari l’a remarqué par visio et m’a incité à voir avec mon entraîneur pour reprendre le sport. 

Quand j’en parle avec mon coach, on est en août, je n’ai pas de nounou pour ma fille, donc je débarque avec la petite sur le stade. Et à ce moment-là, pendant trois semaines et demie, il m’a entraînée avec ma fille dans les bras. 

Encore aujourd’hui, si j’ai un problème de nounou, je prends la petite avec moi, ça ne pose aucun problème à mon entraîneur. Au début, je craignais un peu de gêner, mais il m’a montré que ce n’était pas le cas. Tout ça s’est fait très naturellement en fin de compte. 

Aujourd’hui, ma fille est un apport énorme à ma préparation. Quand je la vois sur le stade en train de m’encourager, de me féliciter, je ne peux que me donner à 110 %. Il n’y a pas de meilleurs encouragements que ceux qui viennent de son enfant. C’est impressionnant la force que ça donne. C’est une source de motivation sans limite. 

©️Manon Genest

L’handisport est bien moins médiatisé que le sport classique. Est-ce que tu as tout de même l’impression que des efforts sont faits par certains médias ? 

Le décalage est indéniable à ce sujet, mais je pense qu’il faut également rester positif. Ça a évolué dans le bon sens récemment, Paris 2024 nous aide sur ce sujet. Il faut s’assurer qu’il y aura un héritage de cet événement sur le paralympique, et je pense sincèrement que ce sera le cas. 

Ces Jeux seront l’occasion de montrer que les athlètes paralympiques font de la performance, pas du social, et qu’ils peuvent inspirer les jeunes et les moins jeunes également ! 

©️Manon Genest

Avec quelques années de recul, peux-tu nous dire ce que t’a apporté le sport après ton accident ? 

L’envie de se lever le matin, de belles valeurs, de belles rencontres, avec des personnes sincères qui te tirent vers le haut. Également la volonté de se surpasser, de ne se contenter de rien, de toujours vouloir mieux faire, aussi bien sur la piste que dans mon travail.

Ça m’a forgé, et ça continue de le faire en tant que femme et que professionnelle. La rigueur que j’ai le matin au stade, je l’ai l’après-midi avec le régiment. 

Est-ce que tu t’attendais à ce que le sport te permette de t’épanouir de cette façon ? 

Avant que je me mette au haut-niveau, le sport était un loisir pour moi. Je ne me rendais pas compte de tout ce qu’il pouvait apporter, d’à quel point il me permettrait de m’épanouir en tant que jeune femme. Ça été une très belle découverte, ça m’a permis de me découvrir en tant qu’être humain, en tant que femme dans toute sa grandeur, en toute humilité. 

En mêlant vie de famille, sport de haut-niveau, travail, on touche à énormément de facettes de notre personnalité, et c’est une chance. La compétition de haut-niveau nous permet d’acquérir une grande force mentale et émotionnelle, qui nous sert ensuite dans tous les aspects de notre vie. 

Quelle a été le plus beau moment de ta carrière sportive jusqu’à maintenant ? 

Ma médaille de bronze aux mondiaux de 2023. Comme je l’ai déjà dit, on ne m’attend pas, je suis jeune maman, je décroche une médaille et je me qualifie pour les Jeux. Ce moment a été fantastique. De voir ma fille, ma maman, qui partagent cette réussite avec moi, c’était trop beau. 

À l’inverse, quel a été un des moments les plus durs ? 

J’en ai deux. D’abord la quatrième place aux Jeux de Tokyo, avec tout ce qui a suivi par la suite. Ça a été très dur. Je passais des journées à pleurer. 

L’autre ne découle pas d’un concours. Quelques jours avant les championnats du monde 2023, on m’a interdit d’allaiter ma fille dans l’hôtel de l’équipe de France. Je l’ai allaitée sur le trottoir, en plein Paris. À cet instant, je me suis sentie humiliée, j’ai douté, je me demandais si ce combat en valait la peine. 

Selon toi, quelle a été ta plus grande force pour en arriver où tu en es aujourd’hui ? 

Mon mari. 

Comment se passe ta préparation pour les Jeux Paralympiques ? 

J’ai la chance d’être sélectionnée depuis plusieurs mois, ce qui retire un poids énorme de mes épaules. Je ne cours pas après les minima. Avec mon entraîneur, on s’est donc volontairement mis de côté pour se préparer, on fait ça dans l’ombre, de manière très sereine. On va faire attention à ce que je ne sois pas prête avant l’heure, mais bien le jour J. On est sur un travail de fond, de technique… On charbonne tous les jours ! 

Quel est ton objectif pour ces Jeux Paralympiques ? 

Mon objectif est très clair, je l’ai en tête depuis septembre 2021, c’est d’aller chercher une médaille, celle que je n’ai pas eu à Tokyo. Je veux le faire devant ma fille et mon mari. Ça serait le plus beau moment de ma carrière. On se prépare donc pour ça.

Évidemment, on ne sait jamais ce qu’il peut se passer le jour du concours, mais on fait tout pour jouer le podium le jour J. Oui, je ferai tout.

Ouverture ©️Manon Genest

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