Dans les coulisses de l’aréna de Sheffield, en ce jour de janvier 2026, Laurence Fournier Beaudry retient ses larmes. À 33 ans, la patineuse montréalaise vient de remporter son premier titre de championne d’Europe aux côtés de Guillaume Cizeron. Un sacre aussi inattendu qu’émouvant pour celle qui, quelques mois plus tôt encore, ne savait pas si sa carrière allait se poursuivre.
Née le 18 juillet 1992 à Montréal, Laurence Fournier Beaudry n’était pas destinée à devenir patineuse. Enfant, elle pratique d’abord la gymnastique et la danse avec passion. Mais en 2001, ses parents, eux-mêmes patineurs amateurs, l’encouragent à essayer le patinage artistique. Elle a 9 ans. Sur la glace, elle découvre un univers qui va devenir sa vie. Ce qui la séduit immédiatement, c’est cette alliance unique entre performance athlétique et expression artistique. La danse sur glace lui permet d’exprimer son côté créatif tout en repoussant ses limites physiques.
Ses débuts en compétition se font progressivement. Elle patine d’abord avec Anthony Quintal, puis avec Yoan Breton. Mais c’est en 2012 que sa carrière prend un tournant décisif. Lors d’un essai avec le danseur danois Nikolaj Sørensen, le courant passe immédiatement. Ensemble, ils décident de représenter le Danemark et s’installent à Montréal pour s’entraîner sous la direction de Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon. Une première expérience internationale qui façonnera sa capacité à naviguer entre les cultures et les identités sportives. En couple sur la glace, ils le sont également à la ville. Ils partagent tout, y compris sur les réseaux sociaux où on les voit s’entraîner, mais aussi vivre leur passion au grand jour.
Le parcours avec Nik Sørensen est jalonné de succès mais aussi de frustrations. En 2017, leur 13e place aux Championnats du monde permet au Danemark de décrocher une place olympique. Mais Laurence Fournier Beaudry n’obtient pas la nationalité danoise à temps. Elle manque les Jeux de PyeongChang 2018. Cette déception la marque profondément. Déterminés à ne pas renoncer, le couple décide de représenter le Canada. Les résultats suivent : bronze puis argent aux Championnats canadiens, multiples podiums sur le circuit du Grand Prix, et enfin les Jeux Olympiques de Pékin 2022 où ils terminent neuvièmes. Un titre de champions du Canada en 2023 couronne treize saisons d’un partenariat devenu aussi personnel que professionnel.
Puis, en octobre 2024, tout bascule. Nikolaj Sørensen est suspendu six ans suite à des accusations de maltraitance sexuelle. Pour Laurence Fournier Beaudry, c’est un coup de massue. Sa carrière semble soudainement terminée. Elle traverse une période plus que difficile, douloureuse, partagée entre le soutien à son conjoint et l’incertitude de son avenir sportif. Dans cette tourmente, c’est Guillaume Cizeron, son meilleur ami depuis quinze ans, qui lui tend la main. Lors d’un dîner en novembre 2024, il lui propose l’impensable : former un nouveau duo et tenter ensemble l’aventure olympique de Milano Cortina.
Le pari semble fou. Guillaume, champion olympique 2022 avec Gabriella Papadakis, sort d’une longue tournée de spectacles. Laurence vit une période personnelle compliquée. Pourtant, leur complicité est immédiate. Ils se connaissent depuis un camp de patinage à Oberstdorf, en Allemagne, quand elle avait 15 ans et lui 13. Leur amitié s’est renforcée au fil des années passées au même centre d’entraînement à Montréal. En janvier 2025, ils commencent officiellement à patiner ensemble. Pour Laurence Fournier Beaudry, qui a des racines françaises par son grand-père et parle parfaitement la langue, représenter la France prend un sens particulier. « C’est un peu comme rentrer à la maison », confie-t-elle.
La naturalisation française est accordée en novembre 2025, ouvrant la voie aux Jeux Olympiques. Entre-temps, le duo enchaîne les performances remarquables. Victoires au Grand Prix de France et de Finlande, puis le sacre européen en janvier 2026 à Sheffield avec un record de 222,43 points. Leur danse libre sur la musique du film « The Whale » fascine par son intensité émotionnelle. À Milan, lors de ces JO d’hiver 2026, ils prennent la tête de la danse rythmique avec une interprétation audacieuse sur « Vogue » de Madonna. L’objectif est clair : devenir champions olympiques et offrir à Guillaume Cizeron un exploit historique : une deuxième médaille d’or avec une partenaire différente.
Au-delà des médailles, Laurence Fournier Beaudry incarne la résilience. Jonglant entre ses entraînements et ses études en neurosciences cognitives à l’Université de Montréal, elle garde les pieds sur terre. Ses parents, Anik et Pierre, restent ses plus fervents soutiens. Elle représente aussi une génération de patineuses qui naviguent entre plusieurs identités nationales, prouvant que le sport de haut niveau transcende les frontières. Sa trajectoire, marquée par les épreuves et les renaissances, inspire bien au-delà du cercle du patinage artistique. Certaines carrières se construisent, d’autres renaissent de leurs cendres. Laurence Fournier Beaudry appartient à la seconde catégorie.