Camille Audibert« Être sportive m'a aidé à accepter mon AVC. »

Camille Audibert : « Être sportive m'a aidé à accepter mon AVC. »
Elle était alpiniste de haut niveau et se préparait à devenir guide de haute montagne. Et puis, l’accident : un AVC qui la fauche. Camille Audibert, 19 ans à l’époque, doit repartir de zéro. Avec la complicité de son entourage, sa sœur aînée notamment, elle va renouer avec le sport et la montagne. Rencontre avec une défricheuse qui, malgré le handicap, n’a pas peur d’ouvrir la voie.

Par Sophie Danger

Publié le 29 avril 2026 à 12h00

Tu n’as pas encore 40 ans et tu as déjà vécu deux vies : celle avant ton accident et celle après. Comment te perçois-tu, comme un phénix, une survivante ou bien est-ce que ces deux vies ne font qu’une pour toi ?

Je dirais plutôt que j’ai la chance d’avoir connu deux vies. J’ai 38 ans, j’ai eu mon accident à 19 ans, ce qui fait que j’ai vécu autant valide qu’en étant en situation de handicap. Pour moi, ce sont bien deux vies complètement différentes. Il y a la vie d’avant, lors de laquelle j’étais dans une bulle, ma bulle d’alpinisme, et il n’y avait que cela qui existait. Et puis il y a la vie après l’accident, la vie avec le handicap, qui m’a fait découvrir un nouveau monde, de nouveaux univers, notamment sur le plan humain. J’ai rencontré beaucoup de solidarité, de bienveillance. Physiquement, ça m’a aussi permis de découvrir et d’expérimenter plein de nouvelles activités comme la danse inclusive, et ça, c’est vraiment génial.

Tu n’avais jamais fait de danse auparavant ?

J’en fais depuis dix ans maintenant, mais je n’en avais jamais pratiqué petite. Je fais de la danse contemporaine et je participe à des spectacles, aidée de ma canne, je fais des chorégraphies avec mon fauteuil. La danse est une activité qui incite au mouvement, sans obligation de bien faire. L’autre intérêt avec la danse, c’est que nous sommes un groupe dans lequel évoluent également des personnes valides. Tout le monde s’entend bien, c’est un magnifique partage.

©Camille Audibert/coll. privée

Avant la danse, tu rêvais d’être himalayiste et guide de haute montagne. Au moment de l’accident, tu es devenue alpiniste de haut niveau et la suite est déjà presque écrite.

Oui. Avec mon frère jumeau, nous avons passé notre enfance et notre adolescence dans la montagne. Nous avons toujours vécu dans ce milieu, car nos parents gardaient un refuge d’altitude et, après leur divorce, chacun a eu le sien. Vers l’âge de 12 ans, nous avons eu la chance de faire des stages d’alpinisme. À 17 ans, je suis devenue sportive de haut niveau. À l’époque, nous étions la première équipe féminine au sein de la Fédération française de montagne et d’escalade, nous ouvrions la voie.

L’alpinisme est une pratique qui comporte des risques, tu les mesurais à l’époque ?

Mon compagnon me dit que j’étais sûrement en passe de devenir quelqu’un dans le monde de l’alpinisme, parce que je faisais des choses assez incroyables pour l’époque, pour l’âge et pour le sexe. Moi, je ne réalise pas trop tout ça. J’étais un peu casse-cou car, pour faire des choses fortes en alpinisme, il faut avoir un petit grain, il faut aimer le risque. Mais, comme je l’ai dit, à cette époque, j’étais dans ma bulle d’alpinisme et tout cela était normal pour moi. J’étais tellement baignée dans ce milieu, je traçais ma route, je ne me posais pas d’autres questions.

©Camille Audibert/coll. privée

Puis, à 19 ans, un cours de gymnastique, une mauvaise réception et ta vie bascule. Tu fais un AVC mais tu ignores les signes que ton corps t’envoie sur le moment. Est-ce que tu dirais que ton rapport au sport, toi la sportive de haut niveau qui a appris à composer avec la douleur, est en partie responsable de cet état de fait ?

J’étais tellement dans ma bulle, dans mon monde, que je n’ai pas fait attention aux signes. C’est terrible parce que l’accident arrive d’un coup et tu es fauchée en plein vol, un peu comme si on te coupait l’herbe sous le pied. Quand c’est arrivé, à mon réveil, je n’ai pas tout à fait réalisé ce qui m’arrivait. C’est peut-être le cerveau qui est inhibé, tout cela est à la fois très complexe et très bien fait. Quoi qu’il arrive, c’est une épreuve difficile à vivre, il faut tout réapprendre : réapprendre à manger, à marcher… J’aurais pu tout envoyer valser, mais je ne l’ai pas fait.

Le sport a été à la fois un moteur dans ta vie, celui qui ensuite t’a tout pris et, depuis l’accident, il est également ce qui t’a permis de rebondir.

Exactement. Le sport m’a tout pris, mais heureusement que j’avais ce caractère de sportive. Si je n’avais pas été sportive de haut niveau, il est certain que tout aurait été différent. Lorsque l’on fait du sport, on a l’habitude d’aller se frotter à ses limites et, quand on évolue en montagne, c’est encore un cran au-dessus : on est dans l’élément et on ne peut pas se tromper, sous peine de payer immédiatement.

©Camille Audibert/coll. privée

Ton bagage de sportive a été déterminant sur le plan physique mais aussi sur le plan mental.

Oui. Physiquement, ça a été important. Au début, lorsque j’étais à l’hôpital à Marseille, je me souviens avoir entendu les kinés dire : « Heureusement qu’elle a été sportive, sinon elle n’en serait pas là ». Être sportive m’a aussi aidée à avoir la volonté. Faire le deuil met du temps, il faut accepter. Moi, j’ai pris les choses comme elles venaient. J’aurais pu en vouloir à tout, mais je ne me suis jamais énervée contre la vie.

Il y a aussi ton entourage qui a été déterminant dans ce que tu appelles ta « résurrection ».

Oui, il y a eu les soignants, mes amis, ma famille et notamment ma sœur. Si elle n’avait pas été là, je ne serais pas là pour en parler. Je pense qu’il n’est pas possible d’affronter ça seule, même si tu as un caractère de sportive, même si tu as la volonté de t’en sortir.

©Camille Audibert/coll. privée

Cette deuxième vie, tu as choisi de la mener sans te poser de limites, sans te dire que certaines activités te seraient interdites.

Je n’ai pas trop réfléchi. Il est vrai que je ne me suis rien interdit. La première fois que je suis retournée en montagne, c’était pour un pique-nique, et c’était déjà un truc de fou pour moi. Par la suite, je suis montée à cheval, et ainsi de suite. Je ne me suis jamais dit pour autant : « Aujourd’hui, je fais ça et après il y aura du parapente, puis du kayak, puis de l’hélicoptère… ». Je n’ai rien calculé, ça s’est fait comme ça. Depuis, je refais de l’escalade, de la spéléologie, de la plongée sous-marine, j’ai également refait du parapente, du kayak, et tout cela grâce à deux choses : la volonté et les autres.

Lorsque tu reprends le cours de ta vie de sportive, tu ne sais pas s’il peut ou non y avoir des conséquences. Tu n’as jamais eu peur ?

C’est ma sœur qui est derrière tout ça ! Au début, en effet, on ne savait pas trop ce que ça pouvait donner. Lorsque j’ai pris l’hélicoptère pour la première fois après mon accident, on ne savait pas si mon cerveau allait résister à la pression, par exemple. Pour faire tout cela, j’avais besoin à mes côtés de quelqu’un en qui j’avais une confiance absolue : ma sœur, et je ne suis pas certaine que j’aurais fait tout ça sans elle. Lorsqu’on a un accident, on veut profiter encore plus de la vie, et profiter de la vie, pour moi, ça passe par le mouvement et l’écoute, comme lorsque je fais du yoga, que je lis ou que je peins.

À chaque fois que tu as expérimenté une activité, elle t’a ouvert des portes et permis de réaliser que tu pouvais maîtriser ton handicap.

Oui, mais ça a été long. Je n’aurais pas dit ça il y a seulement quelques années. Ça reste un chemin sur lequel j’avance tous les jours.

Qu’est-ce qui te reste de cet accident, avec quoi tu dois composer tous les jours ?

J’ai beaucoup de tremblements. J’ai fait un AVC et j’ai un syndrome cérébelleux. Mes symptômes sont accentués à gauche. La partie gauche de mon corps, notamment les membres supérieurs, me gêne. C’est très compliqué à améliorer. Je suis allée il y a peu de temps à une consultation avec un neurochirurgien qui m’a montré où était la zone de mon cerveau qui avait été touchée. Il y a une toute petite tache noire à cet endroit du tronc cérébral, et cette toute petite tache fait que j’ai des problèmes d’équilibre, de coordination, des tremblements, ma voix qui tremble… Mon handicap ne se voit pas forcément, sauf si je parle ou si je marche. Chez moi, je m’aide avec une petite canne à quatre roues.

Est-ce que le fait de coucher sur papier ce qui t’est arrivé dans ton livre* t’a permis, si ce n’est de trouver un sens, du moins de te libérer d’un poids ?

Pendant longtemps, j’ai eu beaucoup de mal à parler de tout ce qui m’est arrivé, surtout au début. Pendant cette période-là, j’alternais « Jean qui rit » et « Jean qui pleure ». Avec le temps, ça va mieux, même s’il y a toujours des moments où mes émotions sont plus à vif, comparées à ce qu’elles étaient avant. L’écriture, pour moi, a été une thérapie. Les souvenirs s’émoussent, c’est bien de les écrire, ça permet de les poser puis de s’échapper vers autre chose.

Et l’autre chose, ce sera quoi ? Quel sera ton prochain sommet à gravir ?

Il y a tellement de faces possibles : nord, sud, est, ouest, nord-est… et puis il y a toujours un sommet derrière un sommet. Avec mon livre, j’en ai atteint un. Pour le moment, j’essaie d’en profiter avant de me projeter sur autre chose.

*« La vie par la face nord », de Camille Audibert. Éditions Glénat.

Ouverture ©Camille Audibert/coll. privée

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