Sur les marches du Capitole du Massachusetts, une foule d’environ 500 personnes s’est amassée pour la voir partir. Elle n’a pas un centime en poche. Pour tout bagage : quelques vêtements de rechange et un revolver à manche de nacre. Elle enfourche une Columbia de femme et s’élance, le 25 juin 1894, vers l’inconnu, avec deux ou trois leçons de vélo en tout et pour tout.
Annie Cohen Kopchovsky a grandi à Boston, fille d’immigrants juifs venus de Lettonie. Vendeuse d’encarts publicitaires pour la presse locale, mère de trois enfants en bas âge, elle mène un quotidien loin de l’aventure jusqu’à ce qu’elle raconte l’histoire d’un pari : deux riches Bostoniens auraient misé 20 000 dollars contre 10 000 qu’aucune femme ne pourrait boucler un tour du monde à bicyclette en quinze mois. Son arrière-petit-neveu et biographe, Peter Zheutlin, l’affirme aujourd’hui : ce pari n’a probablement jamais existé. Personne n’a jamais retrouvé les parieurs. Une histoire fabriquée pour donner du souffle à un départ, et ça a marché.
Le nom « Annie Londonderry » naît d’un contrat : une marque d’eau minérale lui offre cent dollars pour accrocher son nom à son cadre. À Chicago, où elle manque de renoncer, elle troque sa robe pour un bloomer et sa Columbia pour un modèle plus léger. Puis c’est Le Havre, Marseille, Alexandrie, Colombo, Singapour, Shanghai… la route se fait autant en bateau et en train qu’à vélo, personne n’ayant fixé de règle sur ce point.
En chemin, elle donne des conférences payantes, et sent vite qu’il faut nourrir la légende. Elle raconte avoir chassé le tigre au Bengale, avoir été prise sous le feu pendant la guerre sino-japonaise, être tombée dans une rivière gelée, avoir reçu une balle à l’épaule, avoir été jetée en prison au Japon. Elle se présente tour à tour comme orpheline, riche héritière, étudiante en médecine à Harvard, avocate. Rien de tout cela n’est vérifiable, une bonne partie est certainement inventée.
Le 20 octobre 1895, le New York World publie son récit et salue « le voyage le plus extraordinaire jamais entrepris par une femme ». Quinze mois après son départ, Annie Cohen Kopchovsky rentre chez elle. Puis elle redevient, assez vite, une mère de famille parmi d’autres. La carrière de journaliste qu’elle avait entamée s’arrête là. Elle meurt en 1947, largement oubliée.
Elle a inventé son pari, ses guerres, ses prisons, une bonne partie de sa vie. Le vélo, en revanche, elle l’a vraiment fait.