Cécilia Berder « L’escrime, c’est une conversation avec soi-même. »

Cecilia Berder
La gagne chevillée au corps, la fougueuse multi-championne de France et vice-championne du monde d’escrime, manie pourtant le sabre comme un félin tournant autour de sa proie, avec stratégie, élégance et explosivité. Quand la sabreuse Cécilia Berder part à l’assaut, c’est une leçon de vie qui la fait grandir un peu plus chaque jour. En piste pour une démonstration de passion !

Par Claire Bonnot

Publié le 12 novembre 2020 à 11h47, mis à jour le 13 janvier 2025 à 17h33

Tu as commencé l’escrime à l’âge de 7 ans, tu fais aujourd’hui partie de l’équipe de France… comment t’es-tu mise à manier l’épée ?

Je voulais faire de l’escalade, mais il n’y avait plus de place dans le club… C’est ma mère qui m’a alors parlé de l’escrime, elle avait vu des compétitions à la télé. Elle me disait : « Tu as le look pour le faire ! », elle trouvait que c’était un joli sport.

J’ai très rapidement commencé avec le sabre, l’arme la plus explosive ! J’ai toujours eu l’esprit bagarreur et j’étais, en plus, avec des garçons , ça m’a permis d’être tout de suite challengée et je me suis régalée. Quand je vois où j’en suis maintenant, je me dis que j’ai eu de la chance de bénéficier de l’instinct maternel…

Je me souviens aussi avoir été inspirée par l’escrimeur français médaillé d’or Brice Guyart, aux Jeux d’Athènes en 2004 : il avait une telle énergie, une telle intelligence, une telle agressivité et une telle malice que je me suis dit : « C’est ce que je veux faire sur une piste ! » Ça m’a donné envie d’accéder au haut-niveau !

Cecilia Berder
©Facebook/DR

Qu’est-ce qui te plaît dans ce combat sportif ?

L’escrime m’offre un épanouissement corporel car tout part du corps. Je me sens forte, puissante, pleine d’explosivité. Ce sont des sensations qui font instantanément du bien au corps et au moral.

Et, ce qui est fascinant, c’est que, encore aujourd’hui, j’apprends de nouvelles astuces et techniques dans mon sport alors que ça fait plus de vingt ans que je manie l’épée. Donc, l’escrime m’apporte aussi une curiosité constamment éveillée et je crois beaucoup à ça pour avancer dans ce sport, mais aussi dans la vie…

Cecilia Berder
©Facebook/DR

Lorsque tu as commencé l’escrime, tu étais la seule fille dans ton club. T’es-tu dit : « C’est un sport de garçons » ?

Pour moi, ce n’était pas bizarre d’être la seule fille, je n’y pensais même pas : j’avais un bras, deux jambes, un masque et un sabre comme eux. C’est vrai que les garçons me regardaient, se moquaient un peu de moi. Je ne comprenais pas pourquoi. En fait, c’est parce que j’étais la seule fille. Ça faisait bien rire mes copains d’ailleurs ! Ils me savaient forte et disaient : « Eux, ils ne sont pas prêts, ils ne la connaissent pas ! »

Aujourd’hui, j’évolue dans un groupe et, oui, dans un groupe féminin, mais je n’ai jamais pensé en termes de différences filles/garçons, peut-être parce que j’ai grandi avec deux frères. S’il faut gagner, quel que soit mon adversaire, je ne me laisse pas faire.

Cecilia Berder
©#BizziTeam

Aujourd’hui, comparé à il y a une vingtaine d’années, il y a autant de femmes que d’hommes dans l’escrime, c’est un sport mixte, on s’entraîne en mixité dans les clubs, mais pas en équipe de France. Les compétitions ne sont pas mixtes. Nos aptitudes physiques ne sont pas les mêmes. Les hommes vont plus vite, la vitesse d’exécution est différente chez les femmes.

C’est aussi pourquoi j’adore croiser le fer avec eux parce qu’ils nous imposent une vitesse, une tactique et une technique propres. Il faut faire des choix très clairs. Et inversement, nous leur apportons autre chose dans le combat, ce qui est très enrichissant pour tout le monde.

Cecilia Berder
©Facebook/DR

Quelles sont tes ressentis une fois en garde sur la piste ?

Quand je m’élance sur la piste, j’ai une grande sensation de vitesse, je suis comme un félin qui va chasser sa proie… Il faut alors avoir une bonne stratégie, être espiègle pour réussir à piéger l’autre, ne pas faire trop de bruit pour ne pas se faire repérer. Il y a un esprit très stratège qui me booste.

 

J’y vois aussi un côté très artistique. D’ailleurs, nos entraînements sont constitués en partie de cours de danse contemporaine. Ça permet d’avoir un corps long et souple, tout un délié du corps nécessaire aux feintes, aux changements de rythme et à la distance propres aux combats.

Cecilia Berder
©Augusto Bizzi

Être escrimeuse de haut niveau, ça demande quelles aptitudes ?

Physiquement, il y énormément de travail d’appuis au sol donc il faut avoir des pieds très palpeurs, un peu comme un sprinteur. Ensuite, on fait beaucoup de musculation pour être explosif et j’y ajoute du yoga et de la méditation, en plus du travail avec mon préparateur mental. L’escrime est un sport complet qui fait travailler des pieds au cerveau. Tous les muscles du corps sont en ébullition !

 

Mais, dans le haut niveau, le meilleur muscle à travailler, c’est la tête ! Parce que c’est là où vous allez faire la différence. Techniquement, tactiquement, tout le monde se vaut à peu près à haut-niveau, tout le monde est capable de gagner une compétition mais être capable de faire les bons choix sur le moment… c’est autre chose !

Cecilia Berder
©#BizziTeam

On te sent imperturbable sur le plan du mental, c’est là où « à la fin de l’envoi, tu touches » ?

Oui, j’ai vraiment un esprit guerrier ancré en moi ! Mais c’est à double tranchant, c’est bien d’avoir la fougue mais il faut quand même l’équilibrer car l’escrime reste un sport très stratégique. Foncer la tête la première sans regarder, sans réfléchir, c’est pas une bonne tactique. J’ai souvent perdu des compétitions comme ça.

Pourtant, ma force, c’est que même si je tombe, je me relève toujours et mes adversaires savent que je vais m’accrocher. Je donnerais ma vie pour ça ! De plus en plus, en vieillissant, j’essaye d’apporter de la stratégie à mon jeu…

Cecilia Berder
©Facebook/DR

On pense aux films de cape et d’épée où le héros plein de fougue est adoubé chevalier lorsqu’il a acquis sa maturité… L’escrime, c’est un bel apprentissage de vie pour toi ?

Totalement, c’est constamment une envie d’évoluer, de grandir, d’être mieux préparé face à l’adversité. Et, en cela, c’est une vraie conversation avec soi-même, une introspection où tu te dis : « Qu’est-ce que je vais essayer de mettre en place pour essayer d’être plus fort que tout à l’heure ? »

Même si c’est un sport de combat, ça m’a rendu plus calme au quotidien. C’est un exutoire avec un cadre. C’est un lieu où tu peux constamment créer : je trouve une nouvelle astuce chaque jour, c’est incroyable ! Cette folie, cette créativité est très stimulante !

C’est ce qu’apporte le sport en général, j’en suis une amoureuse inconditionnelle…

Cecilia Berder
©Facebook/DR

Tu frappes un grand coup en 2015 en obtenant l’argent en individuel aux Championnats du monde de Moscou mais tu vois s’arrêter ton rêve de médaille olympique à Rio en 2016 … Quels ont été les plus grandes montagnes russes de ta carrière ?

Le plus gros coup dur a été à Rio où j’ai réussi des performances intéressantes en individuel et par équipe mais où, à chaque fois, nous n’avons pas récolté de médaille. Par équipe, on a perdu en quart de finale contre l’Italie, le match est passé très vite. Au bout de vingt minutes, tout ce dont on rêvait…c’était terminé.

Ça a été une grosse frustration de ne pas réussir à être actrice de ce moment, de  sentir qu’on n’a pas tenu les rênes pendant un combat. Ça a été un traumatisme, ça nous a marqué, et puis… deux ans après, en 2018, à Wuxi, en Chine, on est Championnes du monde. Ça, c’est vraiment mon meilleur souvenir en tant qu’athlète parce que lorsqu’on gagne par équipe, c’est vraiment fort. Tout le monde nous encourage quand on met les dernières touches, on nous saute dessus… C’est, pour l’instant, le moment le plus intense de ma carrière !

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©Facebook/DR

Comment gardes-tu la gagne après les moments de défaite ?

Tous les matchs, toutes les compétitions précédentes, sont des expériences qu’on engrange. Les défaites comme les victoires m’ont permis d’arriver là où j’en suis aujourd’hui. Un parcours sportif, c’est comme un puzzle, toutes les pièces vont compter…

Et puis, chez moi, il y a un côté inné, j’adore la compétition ! Je me fais toujours chambrer par mes proches parce que je suis une mordue de ça. Et en escrime, je continue toujours, même après m’être pris de grosses claques ou des coups sur la tête ! Je cherche les chemins par lesquels je pourrai être plus forte, ce jeu tactique est excitant et c’est ce qui me tient éveillé constamment !

Cecilia Berder
©Facebook/DR

Dans ce cadre, comment as-tu géré le confinement et l’arrêt des compétitions ?

C’est une période difficile car ça nous challenge. À l’heure du deuxième confinement, je me sens chanceuse parce qu’on a pu reprendre les entraînements. Comparé au premier confinement où on était enfermés et où il était quasi impossible de s’entraîner… 

Il faut alors apprendre à tout redéfinir quand vos cinq heures d’entraînements par jour s’arrêtent d’un coup. On se dit « À quoi je suis bonne, qu’est-ce que je peux faire de mes dix doigts ? »

Heureusement, j’avais mes chroniques à côté (Cécilia Berder tient une chronique sur France Info, « L’âme olympique », ndlr) mais ça ne remplace pas le sport, j’avais besoin de transpirer, de combattre, le sabre me manquait.

Quand il y a eu l’annulation des Jeux, j’ai dû accepter que mon projet s’écroule et donc d’être triste, frustrée. Même si je relative, que ce n’est « que du sport », que ma vie n’était pas en jeu, ça a été rude.

On m’avait dit qu’il me restait vingt mètres à courir dans un marathon de quatre ans et en fait, on me rajoutait un kilomètre ou deux sans crier gare, mais c’est comme ça… Il faut prendre du temps pour soi dans ces moments-là.

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©Facebook/DR

Quel est alors ton (plus grand) rêve sportif ?

Une médaille aux Jeux, bien sûr ! C’est vrai que nous, en escrime, on vit à travers les Jeux Olympiques car l’escrime reste un sport confidentiel. On parle de nous une fois tous les quatre ans.

Le changement de comportement des médias est assez étonnant d’ailleurs car, à ce moment-là, notre sport existe et il est reconnu comme un grand sport olympique qui ramène des médailles. Il y a donc une rareté dans cette épreuve qui lui donne une intensité hors norme.

Les JO, c’est fou et surtout pour nous ! C’est à Rio en 2016 que je m’en suis rendu compte. Concernant Tokyo, on est toujours en cours de qualification. L’équipe de France ira, mais pour les matchs en individuels, les places vont être rejouées lors des futures compétitions…

Cecilia Berder
©#BizziTeam

Quel serait ton conseil de battante pour des femmes qui n’osent pas se lancer sur la piste ?

Dans mes cours d’initiation, les gens se rendent compte que c’est un sport très physique et ils en redemandent… Sans oublier le côté artistique qui leur donne l’impression d’être Zorro l’espace de quelques instants !

Et surtout, pour tous ceux ou toutes celles qui ont peur de se lancer, l’escrime offre une protection totale avec le masque et la veste : on ne voit ni les visages, ni les corps, idéal pour les timides par exemple. Moi, je le vois, les gestes se libèrent d’un coup, c’est merveilleux !

Je suis aussi très sensible à l’escrime en tant que sport-santé et pour les femmes, c’est intéressant.

Il existe une association, « Solution Riposte » qui permet à toutes les femmes qui ont eu un cancer du sein et qui sont en rémission de pratiquer l’escrime. Elles font des prouesses incroyables parce qu’elles se sentent protégées, elles peuvent dissimuler leurs cicatrices ou leurs émotions sous le masque et la veste. Et le port du sabre offre une rééducation parfaite.

Ces « riposteuses » sont de vraies guerrières et me sont personnellement très inspirantes. Je suis fière de mon sport, il est très fédérateur et il permet à toutes et à tous de croiser le fer !

  • Avec Manon Brunet, Charlotte Lembach et Sara Balzer, Cécilia Berder a décroché la première médaille olympique du sabre féminin par équipes, ce samedi 31 juillet aux Jeux Olympiques de Tokyo.
  • Pour croiser le fer en images avec Cécilia Berder, suivez-là sur son compte Instagram : @ceciliaberder

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