Charlotte Lembach « Je n’ai pas eu un coup de foudre avec l’escrime, c’est moins romantique que ça ! »

Charlotte Lembach
Elle dissimule son visage sous un masque, mais n’a pas sa langue dans sa cuirasse. Honnête, trop « carrée » à son goût, Charlotte l’escrimeuse a des mots qui font mouche. Lorsqu’elle sabre, c’est à fleuret moucheté. Mais ça a toujours le mérite d’être dit. Et bien dit. Entretien à armes égales.

Par Valérie Domain

Publié le 24 avril 2020 à 10h50, mis à jour le 06 mars 2022 à 18h49

Tu es l’une des championnes françaises d’escrime les plus titrées. Comment en vient-on à manier le sabre et le fleuret comme on respire ?

Oh, ça n’a pas été immédiat  ! Je n’ai pas eu un coup de foudre quand j’étais petite fille avec l’escrime, c’est moins romantique que ça !

J’ai appris à l’aimer avec le temps. J’avais des prédispositions, ça aide. Pour la petite histoire, lorsque j’avais 6 ans, j’ai accompagné mon frère aîné à un stage omnisport. J’aimais bouger, me dépenser, j’avais déjà envie de gagner. La compétition me faisait vibrer.

charlotte lembach

Mais il fallait avoir 7 ans pour pouvoir entrer en club, je me suis mise à pleurer car je ne pouvais pas participer à cette découverte de différents sports. Le dernier jour du stage, les organisateurs ont accepté que je m’essaye à l’escrime : j’ai battu tous les garçons  !

Le maître d’armes a alors dit à ma mère : « Votre fille a du talent, j’aimerais commencer à l’entraîner. »  Ça a commencé comme ça, mais ça aurait très bien pu être une autre discipline !

J’ai su en tout cas, à ce moment-là, que j’aimais les sports d’opposition. Affronter un adversaire en face à face, j’ai adoré !

Tu as commencé par le fleuret, mais le sabre semble plutôt ton arme de prédilection ?

Oui, le fleuret c’était bien, mais je n’y prenais pas énormément de plaisir. Ce qui me plaisait, c’était de sortir de l’école et de mon environnement, me dépenser et retrouver mes amis du club. Puis, j’ai découvert le sabre, une révélation  !

« Deux ans après mes débuts, j’étais déjà championne de France. J’ai des souvenirs de pleurs, de joie intense. »

Deux ans après mes débuts, j’étais déjà championne de France. C’était à Bourges, en France, j’ai des souvenirs de pleurs, de joie intense. Je suis une grande émotive.

J’ai alors pris conscience que j’avais les capacités nécessaires à poursuivre, pourquoi pas dans le haut niveau avec l’équipe de France. J’avais goûté à cette saveur particulière que te procure le fait d’être la meilleure.

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Celle qui t’a menée au sport études…

À 14 ans, je suis entrée dans un lycée spécialisé de Strasbourg, et là, la cadence a changé, je m’entraînais tous les jours.

Les études sont des compléments du sport, pas l’inverse. Pour autant, il fallait réussir de ce côté-là aussi, on ne gagne pas suffisamment notre vie dans ce sport pour se permettre d’oublier les études.

J’aimais gérer les deux, parvenir à tout mener de front, ça me procurait la même adrénaline que celle ressentie lors des compet’.

Tu as fêté tes 16 ans lors de tes premiers championnats du monde en 2004…

C’était ma première sélection en équipe de France, c’est une autre aventure car tu portes le survet’ de l’équipe de France ; je l’ai toujours d’ailleurs, c’est un souvenir unique.

Clairement c’était un rêve, on se challengeait avec les copines. Tu sais que tu es avec l’élite jeune, t’es fière, c’est une chance, même si au vu des résultats, tu sais que tu as encore beaucoup à prouver !

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Cette période intense pendant laquelle tu as pu t’épanouir s’est pourtant arrêtée net lorsque tu as quitté Strasbourg en 2005 pour Chatenay-Malabry ?

Oui, je voulais passer mon bac dans mon fief, à Strasbourg, mais pour entrer dans l’équipe de France, il fallait que je parte à Chatenay-Malabry  dans les Hauts-de-Seine. A l’époque, l’escrime féminine n’était pas basée à l’INSEP.

J’avais déjà refusé d’y aller l’année précédente car je sentais que quitter ma ville et ma famille serait trop difficile.

« M’éloigner de chez moi a été le début d’une période très compliquée : j’ai loupé mon bac, pris dix kilos, fait une petite dépression. »

Les entraineurs mettaient la pression sur mes parents. J’y suis allée à contre cœur.

Et ça a été le début d’une période très compliquée : j’ai loupé mon bac, pris dix kilos, fait une petite dépression.

Comment t’es-tu relevée  ?

C’est l’amitié qui m’a aidée. Quelques-uns de mes amis sont arrivés dans le même pôle que moi, je n’étais plus tout seule.

Leurs discours, leur soutien m’ont reboostée. Peu à peu, j’ai repris goût à l’entraînement. Je voyais les grandes s’entraîner, celles qui venaient d’être championnes du Monde et je me suis dit que c’était une chance d’être parmi elles.

Je me suis mis une claque, j’ai accepté de me prendre des roustes, j’ai intégré l’idée qu’on est parfois moins fort, ça forge un caractère.

Je me suis dit  : « Vous allez voir, je vais vous défier et finir par vous battre ! » Avec le recul, cette année à me relever a été bénéfique.

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Parce qu’ensuite tu as pu poser un autre regard sur l’échec  ?

Aujourd’hui, je l’accepte, j’en apprends beaucoup. Je puise dans mes ressources pour passer outre. Ce sont des périodes qui me permettent de grandir.

Je m’autorise à ne pas réussir, on ne peut pas être une machine tout le temps. J’apprends aussi à être plus adaptable.

Il y a un moment où je me suis dit  : « Tu ne peux pas continuer à être aussi carrée. Dans le sport comme au travail, tu ne choisis pas les personnalités avec qui tu vas évoluer. »

« Dans une équipe, tout passe par la communication. Ça peut péter, mais les rancunes n’ont pas leur place. On a l’obligation de se comprendre. »

Il faut réussir à fonctionner avec n’importe quelle personnalité pour que ce soit explosif, fort, performant, sans pour autant s’oublier. Ainsi, même si je fais des efforts, j’ai besoin que les choses soient dites.

Dans une équipe, tout passe par la communication, elle doit être constructive. Ça peut péter, surtout lors des entraînements. Mais l’une de nos forces, c’est qu’on s’autorise à être parfois de mauvaise humeur, dans un mauvais jour.

Puis, on prend du recul et on s’excuse, les rancunes n’ont pas leur place. On a l’obligation de se comprendre. Il faut mettre ses états d’âme de côté pour que ça avance.

Lorsque L’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance) a intégré les escrimeuses, tu as poursuivi ta formation là-bas, comment ça s’est passé ?

J’ai intégré le pôle France de L’INSEP en 2009. Jusqu’en 2013, je n’ai connu que des saisons sans médailles.

J’avais 25 ans quand mon entraîneur me dit  : « Il reste une compet’, si tu ne fais pas de médaille, on te vire. Tu commences à être vieille. » Imagine, à 25 ans, on te dit que t’es vieille, j’ai rien compris !

J’y suis allée en me disant que ce serait peut-être la dernière et j’ai eu une médaille, je suis arrivée 3e  : il me manquait peut-être un bon coup de pied aux fesses !  

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Pour autant, je n’arrivais plus à prendre de plaisir. Ça ne se passait pas bien du tout avec les entraîneurs, ils n’avaient pas envie de travailler avec moi.

Je me remettais sans cesse en question, je n’en voyais pas le bout. J’attendais, je recherchais un nouveau déclic. Je ressentais une énorme frustration  : les podiums, les résultats n’étaient pas là.

Le plaisir est revenu avec le changement d’entraîneurs ?

Quel soulagement  ! J’ai attendu longtemps, j’ai ma part de responsabilités, mais les compétences côté entraîneurs n’étaient pas au rendez-vous.

Quand les nouveaux sont arrivés, je me suis dit que c’était une opportunité pour moi de prouver ce que j’avais dans le ventre et que si je n’y arrivais pas, c’est que le haut niveau n’était pas fait pour moi.

« Quand le nouvel entraîneur est arrivé, je savais que c’était lui qui me ferait enfin entendre la Marseillaise sur un podium. »

Quand Jean-Philippe Daurelle, le nouvel entraîneur, m’a donné sa vision de l’escrime, j’ai eu l’impression d’être une gamine de 12 ans qui découvre ce sport. On avait du mal à se parler, mais j’adhérais à sa conception de l’escrime.

Je l’écoutais, je m’adaptais à sa personnalité. Je savais que c’était lui qui me ferait enfin entendre la Marseillaise sur un podium, qui me permettrait d’entrer dans le top 16 mondial. Et le rêve olympique s’est éveillé.

Une cruelle déception ces premiers JO en 2016…

Aux JO, l’équipe était médaillable car nous étions montés sur les podiums toute la saison. On faisait figure de favorites.

C’était le Graal, ce fut la plus grosse désillusion de ma carrière. On s’est pris une raclée et ça a été des mois douloureux, de souffrance, où je me suis dit  : « Est-ce que j’ai envie de repartir sur quatre années d’entraînement acharné ? »

Je voulais être championne olympique, donc je suis retournée au charbon.

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En même temps, j’avais besoin de mettre un peu l’escrime de côté, pour savoir si cela créerait un manque, si j’étais capable d’aller encore chercher des médailles.

J’ai travaillé deux jours par semaine en entreprise. Le résultat  ? Quand j’allais m’entraîner, j’avais la dalle ; le sport c’était pour moi la liberté après les heures de boulot.

Tout a explosé en 2018, je suis devenue championne du Monde. J’ai pensé : « T’imagines ce que tu aurais loupé si tu avais lâché ! »

Tu avais dans l’idée de raccrocher après les JO de 2020 à Tokyo pour te consacrer à ta vie de femme. Tu y seras en 2021 ?

J’y serai oui car j’ai beaucoup donné pour y aller, mon rêve est d’être championne olympique, je ne suis plus à un an près.

Mais ensuite, j’aimerais prendre le temps de faire un enfant, de découvrir le monde avec mon conjoint, de tester une autre façon de ressentir de l’adrénaline, de trouver un bonheur similaire à celui de pratiquer l’escrime.

Et pourquoi pas dans une autre discipline, un sport Co ou bien le ski  ?

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En revanche, ce décalage d’un an des JO de Tokyo me pose plutôt un problème pour la suite. Je voulais en effet me lancer un défi, l’ultime en escrime  : tenter les JO à Paris en 2024.

Quand on voit Mélina Robert-Michon, Laura Glauser, Sarah Ourahmoune… tous ces exemples magnifiques de sportives qui sont revenues au plus haut après leur accouchement, ça donne des idées.

Mais cela semble difficile car je n’aurai plus quatre ans, mais seulement trois ans pour devenir mère et m’entraîner afin de revenir à niveau. C’est un peu court. On verra.

Qui sait, je serai peut-être dans une forme…olympique !

  • Avec Manon Brunet, Cécilia Berder et Sara Balzer,  Charlotte Lembach a décroché la première médaille olympique du sabre féminin par équipes, samedi 31 juillet aux Jeux Olympiques de Tokyo.

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