
Y a-t-il une vie après le sport ?
Elles ont été des championnes, elles ont gagné, ont tout donné. Puis vint le temps de raccrocher. Comment alors se reconstruire, envisager une autre sorte de victoire : le retour à une vie ordinaire ?
Publié le 21 septembre 2026 à 7h19
Tu t’apprêtes à participer aux Championnats du monde de course au large en double mixte à Marseille (Offshore Double Handed World Championship). Comment abordes-tu cette échéance ?
J’ai hâte et en même temps, je trouve que le temps passe un peu vite. J’ai de l’expérience en voile olympique mais je suis novice en course au large. J’évolue dans un environnement que je connais certes bien, mais le support est nouveau pour moi et le format différent. Il y a beaucoup de choses qui changent alors j’apprends, j’apprends à prendre des repères sur le bateau, j’apprends à retrouver des sensations, à garder confiance en moi sur les choses que je connais. Il y a beaucoup de remise en question de ma part.
Comment cette aventure avec Christopher Pratt a-t-elle commencé ?
Chris avait contacté une navigatrice que je connais pour lui proposer de participer à la Massilia Cup Inshore. Elle n’était pas disponible et lui a parlé de moi. C’est elle qui m’a envoyé un message. Je m’en souviens très bien, c’était un mercredi et la régate avait lieu du vendredi au dimanche. J’ai appelé mon staff le plus proche, à savoir ma maman et ma grand-mère, en leur demandant ce qu’elles en pensaient. Elles m’ont toutes les deux dit : « Fonce, c’est une opportunité de malade. »
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Et toi, comment as-tu reçu cette proposition ?
Je connaissais Chris de réputation. Il est de la génération de ma maman, qui a fait une préparation olympique en 470 plus jeune. Tous les deux avaient déjà navigué ensemble. Naviguer avec lui à mon tour était une très belle opportunité. C’était aussi une manière de me redonner des objectifs en attendant que mon projet olympique reparte.
Tu ambitionnes de participer aux Jeux Olympiques 2028 en voilier 49er FX ?
Oui. C’est un projet qui devrait m’amener jusqu’en 2032. Je fais de la voile et je baigne dans ce milieu depuis bébé. Mon grand-père maternel était commandant de ferry. Ma maman et son petit frère ont fait beaucoup de voile, ma maman a fait une préparation olympique en 470. Mon père, avec qui je n’ai plus de contact, était skipper. Ma grand-mère s’est mise à la voile légère il y a une dizaine d’années, lorsqu’elle avait une petite soixantaine. Petite, j’ai vite été sur des habitables et, à 4 ans et demi, on m’a posée dans mon Optimist. J’ai commencé les compétitions à 6 ans et c’était parti.
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Pourquoi ton projet olympique est-il à l’arrêt ?
Je n’ai plus d’équipière depuis un an et demi pour ces Jeux Olympiques 2028. Je continue à m’entraîner avec d’autres personnes pour pouvoir participer aux compétitions pendant l’année. Ça rend mon projet beaucoup plus prenant et fatiguant et c’est pour cela que, lorsque Chris m’a contactée, je me suis dit que c’était peut-être le moment d’en profiter, de me concentrer sur autre chose pour ne pas que tout s’écroule. Quand on a des projets de vie comme celui-ci où tout va à 3 000 à l’heure, quand ça bloque, c’est très difficile et pour la tête et pour le corps.
La course au large était-elle un format que tu avais envisagé ?
Quand on évolue dans le monde de la voile et que l’on est dans une dynamique de compétition, on entend évidemment parler de course au large, on entend parler de ces grands marins qui nous font rêver quand on est enfant. La course au large est dans un coin de ma tête depuis un moment mais elle est arrivée beaucoup plus tôt que ce à quoi je m’attendais. Ça me fait un peu peur, j’ai un gros syndrome de l’imposteur mais en même temps, je pense qu’il faut saisir la chance et profiter de ces moments où les planètes s’alignent.
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La première rencontre avec Christopher a donc eu lieu lors de la Massilia Cup Inshore, une sorte de gigantesque baptême du feu pour toi ?
C’est vrai, j’ai rencontré Chris pour la première fois en mars dernier. Je le découvrais, lui et le bateau. J’étais très angoissée car je plongeais dans l’inconnu, autant en ce qui concerne la personne avec qui j’allais naviguer que le support et le format de la régate. Je n’étais pas certaine que ça fonctionne et finalement, je me suis régalée. Avec Chris, le feeling est super bien passé, ça a été génial. J’ai pris mes marques assez vite sur le bateau et on a eu des facilités à le faire fonctionner. Tout s’est suffisamment bien aligné pour me donner envie de tenter plus.
Ça a donné quoi ?
On a disputé quatre manches pour quatre victoires et on a gagné la régate. À la suite de ça, on a envisagé de postuler pour le Mondial et nous avons été sélectionnés. Nous avons pu faire un entraînement fin juin, un autre fin juillet. Le troisième a eu lieu cette semaine (l’entretien a été réalisé le 7 septembre, Ndlr) et il y en aura un quatrième le week-end prochain. Nous avons très peu de temps de préparation mais ce n’est pas grave, on va faire avec et on donnera tout ce que l’on a.
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Qu’est-ce que vous vous apportez l’un à l’autre pour que votre duo fonctionne ?
Chris est quelqu’un de très expérimenté, de positif, il est également très calme. Et puis c’est un très bon régatier. En termes de lecture du plan d’eau, de tactique et de stratégie, de réglages du bateau, il sait faire. On s’est rendu compte qu’on était très complémentaires. Chris a cette connaissance de l’offshore que je n’ai pas du tout et moi, j’ai de l’expérience en dériveur et en voile légère. Je pense être plutôt bonne barreuse dans le sens où, quel que soit le support que l’on me met dans les mains, j’arrive assez vite à me connecter et à prendre des sensations. Entre sa manière de bien régler le bateau et moi de bien le barrer, on a réussi à faire fonctionner la machine assez vite.
Tu as 22 ans, Chris, 45. Est-ce que votre différence d’âge a été une source d’appréhension ?
J’avoue que oui, j’avais beaucoup d’appréhension en ce qui concerne notre différence d’âge et notamment par rapport à ce que ça traduit en termes d’expérience.
D’expérience et d’autorité ? Tu ne craignais pas qu’il prenne le dessus dans votre duo sans forcément vouloir imposer de rapports hiérarchiques ?
Il y avait probablement un peu de ça aussi. Je me suis dit que j’allais arriver sur la Massilia Cup Inshore, fermer ma bouche et voir comment cela allait se passer. J’ai eu cette chance que Chris soit vraiment quelqu’un de génial, qui écoute beaucoup. Je n’ai pas ressenti de hiérarchie sur le bateau, il m’a vraiment laissée prendre ma place. Je continue malgré tout à ressentir un petit décalage en ce qui concerne notre différence d’âge, mais je pense que c’est dans ma tête : je continue à douter un peu parce que je suis en mode apprentissage et que je me dis que lui a plus d’expérience.
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Vous êtes un duo mixte, un format imposé pour participer aux Championnats du monde. Est-ce que ce genre d’initiative te paraît nécessaire pour ouvrir un peu plus la voile, milieu très masculin, aux femmes ?
Il est certain que la voile est un milieu plutôt masculin. Il y a un décalage entre le nombre d’hommes et de femmes, décalage que je trouve d’ailleurs moins prégnant dans l’olympisme avec deux supports mixtes obligatoirement et, pour les autres, il y a un équipage masculin et un féminin par support. Je n’ai pas particulièrement d’avis sur le fait qu’imposer la mixité, ce soit bien ou pas. Ce que je peux dire, c’est que j’ai vécu, avec Chris, ma première expérience de navigation mixte et je suis très contente de passer par là, je trouve ça très intéressant.
Qu’est-ce que ça t’apporte ?
Il y a des différences dans la manière dont hommes et femmes abordent les choses, des différences physiologiques aussi mais, sur un bateau, la performance passe avant tout, selon moi, par le relationnel, l’humain. À partir du moment où on met le pied sur le bateau, on devient un marin, on devient un navigant et on n’est plus une fille ou un garçon. On est là pour la performance de l’équipage, pour la performance du bateau. C’est ma manière de voir les choses aujourd’hui, peut-être que ça évoluera après.
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Cette expérience change-t-elle ta manière d’envisager la suite de ta carrière ?
Avant, j’avais tendance à beaucoup prévoir et je me suis beaucoup fatiguée à vivre comme ça. Maintenant, j’ai décidé de me concentrer sur mon projet olympique tout en saisissant les opportunités qui se présentent à moi. Depuis que je raisonne comme ça, il y a plein de choses absolument pas prévues qui m’arrivent. La seule chose dont je suis certaine, c’est que je suis très attachée à mon projet en olympique et que je ne suis pas du tout prête à le lâcher.
Quoi qu’il en soit, ton futur, une fois ton projet olympique bouclé, s’écrira dans ce milieu ?
Le fait d’avoir grandi dans le milieu de la voile rendra, je pense, impossible la perspective de tout arrêter plus tard. Je suis quasiment certaine que je trouverai des moyens pour continuer d’y évoluer, que ce soit par le biais de la course au large ou de mes études. Je prépare un Master 1 STAPS, entraînement et optimisation de la performance sportive, avec une mention en psychologie du sport, ce qui peut me permettre d’intervenir dans du coaching, de la préparation mentale, de l’accompagnement de la performance… Je n’ai pas de plan tout tracé. Cette année, j’ai fait les sélections pour l’America’s Cup. J’ai passé les deux premières phases et ça aussi, c’est quelque chose qui pourrait très bien me plaire.
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