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Publié le 19 août 2022 à 17h00, mis à jour le 25 août 2022 à 13h55
20 août 1922. Stade Pershing, Paris. La foule des grands jours se masse aux abords de la gigantesque enceinte sortie de terre trois ans plus tôt dans l’est du bois de Vincennes.
Hommes, femmes, enfants, tous ont conscience d’assister à une journée historique : vingt-six ans après que Pierre de Coubertin ait remis les Jeux Antiques au goût du jour, une femme, Alice Milliat, a décidé d’en organiser le pendant féminin.
Le pari était osé mais l’idée a immédiatement séduit. Cinq nations et 77 athlètes ont répondu présentes pour l’occasion.
©Comité d’histoire, dans le cadre du festival Formes olympiques, Paris 2022
Les Françaises sont de la partie bien entendu avec, dans leurs rangs, Thérèse Laloz, toute fraîche recordwoman du monde du 100 yards haies, Lucie Bréard, ou encore Violette Gouraud-Morris.
Les Tchèques et les Suissesses font également partie de cette incroyable aventure, tout comme les Anglaises emmenées par la redoutable Mary Lines.
Et puis il y a les Américaines ! Débarquées à Cherbourg douze jours plus tôt au terme d’un interminable voyage à bord du transatlantique Aquitania, leurs faits et gestes attisent, depuis, la curiosité des journalistes, impatients de couvrir ce duel annoncé entre l’Ancien et le Nouveau Monde.
Violette Morris
Qu’il en aura fallu du courage à Alice Milliat pour mettre sur pied un tel événement ! De l’audace aussi. Beaucoup d’audace.
Fer-de-lance d’un sport féminin encore balbutiant, la Nantaise n’a eu de cesse, depuis son entrée à la Fédération Féminine Sportive de France (FFSF), instance dont elle est désormais la présidente, d’en consolider les fondations et d’en affiner les contours.
Une mission titanesque. Le sport et la femme sont incompatibles rabâche, jusqu’à la nausée, une grande partie du corps médical quand la sacro-sainte morale, elle, s’offusque haut et fort du spectacle pitoyable offert par ces frêles demoiselles qui, remisant toute bienséance au placard, osent se pavaner bras et jambes nues aux yeux de tous.
De quoi rebuter n’importe quel prétendant et engendrer, conséquence inéluctable, une triste génération de célibataires. Pauvre France ! Les charges sont continues et d’une violence inouïe.
Il est bien arrivé, parfois, à Alice Milliat de plier sous leur poids mais elle a mis un point d’honneur à n’en a jamais rien laisser paraitre. Mieux encore, plus l’opposition aboie fort, plus elle paraît la galvaniser.
Alice Milliat
Tenace, accrocheuse, elle est d’ailleurs parvenue à rallier à sa cause, dès la fin de l’année 1921, la Tchécoslovaquie, la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Espagne. Tous évoluent désormais ensemble au sein de la Fédération Sportive Féminine Internationale (FSFI) afin de porter le combat encore plus haut, toujours plus loin.
Et c’est loin d’être fini. La Suisse, la Yougoslavie et la Chine ont d’ores et déjà annoncé leur intention de se joindre au mouvement. De quoi légitimer, une bonne fois pour toutes, la participation des femmes aux épreuves athlétiques olympiques. Du moins c’est ce qu’elle pense.
Alice Milliat a déjà tenté, fin 1919, de convaincre Pierre de Coubertin du bien-fondé de cette requête. La démarche s’est soldée par un échec. Cuisant. Mais peu importe. Les années ont passé depuis et la nouvelle stature du sport féminin devrait, sans nul doute, lui faire entendre raison.
Il n’en sera, là encore, rien. Resté sourd aux arguments de la rameuse, l’orgueilleux Baron n’a, une fois de plus, rien voulu entendre. Que faire dès lors ? Renoncer ? Certainement pas !
Lui prouver qu’il a tort devrait se révéler une bien meilleure stratégie. Et quoi de mieux, pour cela, que d’organiser des Jeux Olympiques féminins et qui plus est à Paris, ville-hôte des futurs JO de 1924.
Pierre de Coubertin
En ce dimanche 20 août 1922, Alice Milliat, bravache, ne peut s’empêcher de savourer son triomphe. Il est à peine 13h et les gradins sont déjà pleins. Il va falloir refuser du monde.
Une heure plus tard, le défilé des nations commence. Les Suissesses ouvrent le bal, suivies des Tchèques. Puis ce sera au tour des Américaines.
Vêtues de blouses blanches, écusson étoilé sur la poitrine, elles entament fièrement leur tour de stade, calquant leurs pas sur le rythme de l’orchestre militaire. Les Britanniques les talonnent.
Les Françaises, en tunique bleue, ferment la marche. Arrivée devant la tribune officielle, Paulette de Croze sort timidement du rang. La recordwoman de France du 300 mètres sollicite « l’ouverture des premiers Jeux Olympiques féminins du monde ».
En retour, Henry Paté, haut-commissaire à l’éducation physique au ministère de la Guerre et président d’honneur de la FFSF, proclame officiellement leur ouverture. Les choses sérieuses peuvent commencer.
©Gallica/Bnf
C’est à Camille Sabie que revient la première couronne. La Native de Newark surclasse ses rivales sur 100 yards haies, record du monde à la clef. Elle s’illustrera également au saut en longueur sans élan.
Doublé également pour Mary Lines. La Londonienne s’impose sur 300 mètres et remporte, dans la foulée, la longueur avec élan.
Au total, il y aura quatre victoires pour les US, cinq pour les Anglaises. Les autres devront se contenter des miettes.
Camille Sabie…©Gallica/Bnf
Francesca Pianzola, la Suissesse, décroche l’or au javelot, la Tchèque Marie Mejzlikova passe la ligne d’arrivée du 60 mètres en tête. Dans les rangs bleus, l’héroïne du jour s’appelle Lucie Bréard.
La Parisienne, intraitable sur 1 000 mètres, devance sa compatriote Georgette Lenoir et est sacrée, dans le même temps, et championne olympique et recordwoman du monde de la spécialité.
Encouragée par la foule qui exulte, elle est contrainte d’entamer un tour de piste en solitaire pour fêter cette double récompense.
Francesca Pianzola…©Gallica/Bnf
Le succès est manifeste. Pourtant, le lendemain, la presse est divisée. Si la grande majorité des reporters saluent l’initiative, certains d’entre eux font part de leurs doutes quant à la capacité physique des femmes à supporter les efforts nécessaires à la pratique du sport de compétition.
« La femme est encore trop neuve dans le sport pour se permettre des efforts prolongés… » déclare ainsi Géo André dans les colonnes de La Libre Parole.
Et le vice-champion olympique à la hauteur en 1908 d’ajouter : « La compétition féminine doit être évitée car le mouvement athlétique féminin est encore trop récent pour la permettre sans crainte de surmenage. »
Géo André…©Gallica/Bnf
Conquis, Le Matin salue, pour sa part, « la consécration de l’émancipation sportive féminine » quand l’Auto, ancêtre de l’Équipe, se réjouit haut et fort de cette entrée dans « une ère nouvelle » rappelant, à qui veut l’entendre, qu’aller « contre ce mouvement spontané, légitime » du sport féminin serait un non-sens et « qu’il faut, au contraire, encourager le jeune monde féminin et chercher à perfectionner le programme des Jeux. »
Alice Milliat suivra ce conseil à la lettre. Les Jeux Olympiques connaîtront trois nouvelles éditions. Il y aura d’abord Göteborg, en Suède, quatre ans plus tard, puis Prague, en Tchécoslovaquie, en 1930, et enfin Londres, en Angleterre, en 1934.
Août 1934, aux Jeux Mondiaux féminins…©Gallica/Bnf
Véritables vitrines du sport féminin, ces JO, rebaptisés, par la suite, Jeux Mondiaux féminins, lui serviront également à engager des tractations avec les toutes puissantes instances sportives masculines, la Fédération Internationale d’Athlétisme et le Comité International Olympique (CIO) en tête.
Une bataille d’égal à égal, du moins en surface, qui débouchera sur la création d’épreuves athlétiques féminines aux Jeux Olympiques d’Amsterdam de 1928. Après deux tentatives ratées, la Nantaise aura finalement eu gain de cause.
Épuisée par des années de lutte, diminuée par des problèmes de santé, elle quittera la scène en 1935 laissant le soin, à d’autres, de perpétuer son combat pour l’égalité. Il durera un siècle !
Il faudra en effet attendre 2008 pour que les femmes aient le droit de disputer le même nombre d’épreuves que les hommes, 50 kilomètres marche mis à part, et ce n’est qu’en 2024, à Paris, que la parité sera définitivement acquise.
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