Wilma Rudolph La « Gazelle Noire » du ghetto devenue athlète de légende

Wilma Rudolph
Une antilope semble courir sur la piste des JO de Rome, en 1960. Des jambes élancées au tonus impressionnant, une course d’une vitesse époustouflante alliée à une grâce d’exécution sans pareille. Cette tornade délicate, c’est Wilma Rudolph, ancienne infirme devenue athlète à 20 ans. Elle remportera trois médailles d’or au sprint. Surnommée la « Gazelle Noire », elle s’est bâti une destinée de légende à la force de ses jambes et de son mental d’acier.

Par Claire Bonnot

Publié le 04 mai 2021 à 18h18, mis à jour le 29 juillet 2021 à 12h13

La petite Américaine, Wilma, naît en 1940 dans le ghetto de Bethlehem, à Clarksville, dans le Tennessee, au sein d’une famille fort nombreuse – vingt-deux enfants – et très modeste – elle est la fille d’un porteur de bagages et d’une femme de ménage.

À l’âge de 4 ans, elle contracte plusieurs maladies : une double pneumonie, une scarlatine et, surtout, une poliomyélite, qui aurait pu la priver de l’usage de sa jambe gauche.

Les obstacles semblent se mettre en travers de la route de Wilma, future sprinteuse winneuse, d’autant que la ségrégation qui sévit dans le pays de tous les possibles – mais pas pour tous – interdit à Wilma d’être soignée dans l’hôpital de sa ville natale, réservé aux Blancs.

Mais c’est sans compter sur maman Rudolph qui se démène pour que sa fille soit bien soignée et… guérie.

Munie d’une prothèse métallique sur sa jambe malade pour pouvoir se déplacer, Wilma reçoit, deux fois par semaine, un traitement spécifique à l’hôpital de Nashville où sa mère l’accompagne – 80 kilomètres séparent leur domicile du premier hôpital acceptant les noirs – ainsi que des massages quotidiens prodigués par sa famille.

Les mots encourageants, les pensées positives de sa mère, répétés, rabachés, finissent par donner une force à toute épreuve à la petite Wilma qui confiera plus tard : « Mon médecin m’a dit que je ne marcherai plus jamais. Ma mère m’a dit que je le ferai. J’ai cru ma mère » Idem sur le soutien indéfectible de son clan : « Quand vous êtes issue d’une grande et formidable famille, il y a toujours un moyen de parvenir à vos fins. »

Quelques années plus tard, l’enfant infirme allait devenir la femme la plus rapide du monde.

À l’âge de 11 ans, Wilma Rudolph envoie valser attelles et chaussures orthopédiques à force de détermination et de courage. Elle marche, court, saute, enfin libérée, délivrée ! Ses aptitudes sportives sont vite repérées sur les terrains de basket qu’elle rejoint avec l’une de ses sœurs.

Elle est sélectionnée dans l’équipe de son collège. Insaisissable et rapide, la grande gigue est surnommée « Moustique » par son entraîneur : « Tu es rapide, et toujours sur mon chemin ! ».

Ces capacités hors normes n’échappent pas à Ed Temple, pionnier et entraîneur d’athlétisme féminin de l’Université d’État du Tennessee. Un faiseur de championnes qui a donné naissance aux « Tigerbelles », équipe féminine d’athlétisme star de la Tennessee State University et qui perçoit le potentiel de Wilma.

Avant de pouvoir l’intégrer dans sa team, il la coache pour intégrer l’équipe du 4×100 mètres des Jeux de Melbourne, en 1956. Ça fonctionne : à 16 ans, le petit prodige décroche sa première médaille. Du bronze, en relais.

L’ascension de Wilma Rudolph est alors fulgurante, à l’image de sa course et de son mental inaltérable… « Quand j’ai récupéré ma médaille, il y avait des empreintes de mains partout », écrivit-elle dans le Chicago Tribune. « Je l’ai prise et j’ai commencé à la faire briller – j’ai découvert que le bronze ne brille pas. Alors, j’ai décidé d’essayer encore une fois. J’allais chercher l’or. » La suite s’inscrit dans la légende du sport.

Quatre ans plus tard, Wilma Rudolph a le plus bel âge – 20 ans – et fait le plus beau sprint de sa vie aux Jeux Olympiques de Rome, en 1960, au vu et au su de tous puisque ce sont les premiers JO télévisés.

Elle n’est pas une inconnue, elle est une valeur sûre : elle vient de battre le record du monde du 200 mètres aux championnats universitaires des États-Unis et devient au même moment la première femme à descendre sous les 23 secondes avec un temps de 22,9 secondes.

Sur la piste olympique, c’est la piste “à“ l’étoile. Wilma réalise un triplé historique, devenant la première Américaine à remporter trois médailles d’or en une seule Olympiade, dans les courses de 100 et 200 mètres, ainsi que dans la course par équipe 4×100 mètres avec ses partenaires de l’Université du Tennessee, les « Tigerbelles ».

En demi-finales du 100 mètres, elle bat même le record olympique et égale le record du monde avec un temps de 11,3 secondes.

Autre exploit de l’athlète « supersonique » ? Elle réussit à combler un retard de deux mètres et à faire gagner son équipe dans le relais malgré une cheville bandée, stigmate d’une foulure de la veille.

Rien n’arrête Wilma Rudolph et surtout pas des ornières sur son passage. « J’ai dû me pincer parce que c’était un rêve devenu réalité, écrira-t-elle dans son autobiographie. Le simple fait de faire partie de l’équipe olympique, de rivaliser avec tous les pays différents pour remporter une médaille d’or était un rêve. Et j’en avais gagné trois. »

Impressionnante, avec toujours une longueur d’avance sur ses concurrentes au moment de boucler la course, Wilma Rudolph devient la femme la plus rapide du monde : « J’ai toujours eu le pire départ dans l’histoire des sprinteurs à cause de ma grande taille, j’étais la plus grande sprinteuse des États-Unis. Mais plus je courais, plus j’allais vite et je pouvais toujours accélérer à la fin. C’était la clé ».

« La sensualité de son sprint était dans cette foulée. Ces jambes qui couraient semblaient induire une élévation hydraulique », écrira, très justement, un journaliste du Guardian à la mort de Wilma Rudolph.

L’athlète est alors fêtée partout dans le monde en superstar, surnommée la Gazella Negra (la Gazelle Noire) en Italie, la Perle Noire en France et la Tennessee Tornado, en Angleterre.

De retour chez elle, elle obtient une autre victoire, en pleine période de ségrégation raciale, celle d’être célébrée au sein d’un événement ouvert à tous, quels que soient leurs origines. Wilma Rudolph va même jusqu’à recevoir les honneurs de la Maison Blanche, reçue par le fraîchement élu Président John Fitzgerald Kennedy.

Même si elle délaisse l’arène sportive en 1962 pour s’occuper de ses enfants et devenir enseignante, la fonceuse n’oublie jamais les siens et se fait ambassadrice de la cause sportive, notamment pour les minorités afro-américaines : elle s’engage dans des ONG promouvant la pratique sportive, chapeaute un programme d’éducation sportive pour les jeunes filles noires et crée la Fondation Wilma Rudolph pour venir en aide aux jeunes athlètes de milieux défavorisés.

Son aura et son exploit motivent aussi de nombreuses jeunes femmes noires à se mettre au sport. Si ses résultats parlent d’eux-mêmes, sa détermination se lit aussi au travers de son autobiographie publiée en 1977 : «Ne sous estimez jamais le pouvoir des rêves et l’influence de l’esprit humain. Nous sommes tous les mêmes au travers de cette notion : le potentiel de grandeur vit en nous tous. »

Wilma Rudolph reçoit de nombreuses distinctions honorifiques, une intronisation au Temple de la Renommée de l’Association internationale des Fédérations d’Athlétisme ou une introduction au National Women’s Hall of Fame.

Elle est aussi désignée « sportive de l’année » par Associated Press en 1960 et 1961. Il existe même un « Wilma Rudolph Day » dans l’État du Tennessee, le 23 juin, jour de sa naissance.

En 1994, à l’aube de ses 54 ans, atteinte d’un cancer, elle quitte la piste. Déjà.

La statue de Wilma Rudolph dans l’État du Tennessee

Si sa vie a l’apparence d’un sprint, son héritage s’étale sur des générations de sportives et d’athlètes : « Elle a posé les fondations pour toutes les femmes qui voulaient devenir de grandes athlètes,  dira Jackie Joyner-Kersee à sa mort, une autre légende afro-américaine de l’athlé et fervente lectrice des écrits de Wilma Rudolph. Sa force, sa détermination et sa capacité à surmonter les obstacles, quels qu’ils soient, représentaient ce qui m’attirait ».

Benita Fitzgerald, championne olympique en saut de haies en 1984 résume le game : « Elle a montré que c’était OK pour une femme d’être puissante, noire et belle ».

Wilma Rudolph a toujours été sur le top départ pour arriver victorieuse à l’arrivée. « Elle était l’icône, déclara Ollan Cassell, athlète olympique américain des années 1970. Le symbole de Wilma Rudolph égalait celui de Jesse Owens. Elle était pour les femmes ce que Jesse Owens était pour les hommes. »

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