À 14 ans, tu peux déjà afficher fièrement tes trois médailles d’argent récoltées en championnats du monde de para-surf, en 2022, en 2023 et, tout récemment, en novembre 2024. Qu’est-ce que tu as ressenti ?
J’ai été très fière à chaque fois, très heureuse de ramener cette médaille à l’équipe de France, même si je ne m’y attendais pas du tout au début. Maintenant, je commence à comprendre quel est mon niveau, je peux jauger la concurrence. D’ailleurs, c’est toujours la même surfeuse qui est devant moi et qui obtient la médaille d’or ! J’ai aussi été vice-championne du monde par équipe en 2022 et championne du monde par équipe en 2023 et 2024 !
Tu as donc découvert le surf très jeune ?
Oui, j’avais 7 ans. Et j’ai tout de suite voulu essayer parce que j’ai toujours adoré l’eau, la mer, l’océan. Enfant, je passais mon temps à me baigner. Et puis, ça doit me venir de mon père qui passe aussi sa vie dans l’eau.
Quelle petite-fille sportive étais-tu ?
Avant de me mettre au surf, j’ai essayé beaucoup de sports différents. J’ai fait du judo, de la natation, de l’escalade, du vélo guidé à la voix et même du ski. En fait, je voulais tout essayer ! Petite, je passaiś beaucoup de temps chez mes grands-parents qui habitent sur la côte dans le Pas-de-Calais et un jour, une école de surf a ouvert près de chez eux…
©Fédération Française de Surf
Qu’est-ce que tu as ressenti une fois sur le surf, à l’eau ?
J‘ai adoré l’adrénaline que ça me procurait et la sensation de glisse. C’est toujours le cas !
Tu es non-voyante depuis la naissance. Comment s’est déroulé ton premier cours de surf ?
Quand j’ai commencé, il n’y avait pas du tout de para-surf ou de club de para-surf dans le Pas-de-Calais, mais mes parents sont allés expliquer que j’étais non-voyante et que je voulais pratiquer ce sport. On a eu de la chance de tomber sur une école très ouverte d’esprit, Opale Surfin. Un moniteur m’a tout de suite accueillie pour mon premier cours. Comme je ne pouvais pas participer à des cours collectifs, j’ai eu des cours particuliers. Le prof de surf me guidait, m’expliquait les positions, ce qu’il fallait faire.
Tu n’as jamais eu peur d’être à la merci des vagues ?
Depuis que j’ai débuté, j’ai eu quelques frayeurs mais, au global, non, je dirais vraiment que je n’ai pas peur. Dans l’eau , je me sens totalement dans mon élément !
©Fédération Française de Surf
Comment as-tu été repérée pour la compétition ?
En fait, au début, je faisais vraiment ça pour m’amuser. Et puis, quand j’ai eu 10 ans, mes parents m’ont offert, en cadeau, des vacances à Biarritz. C’est à ce moment-là que j’ai pu m’inscrire réellement dans une école de surf fédérale et prendre des cours. J’ai découvert que les compétitions en para-surf existaient quand on m’a proposé d’y aller. À 11 ans, je disputais ma première compétition. Mon père était mon guide.
Après ça, tout s’est enchaîné. J’ai été invitée au stage de sélection de l’équipe de France. J’avais 12 ans, je ne pensais vraiment pas que ça marcherait ! Je n’avais fait que deux compétitions depuis que j’avais commencé le surf. Eh bien, six mois plus tard, je partais en Californie pour mes premiers championnats du monde, en 2022, c’était fou !
Tu penses que les sélectionneurs ont vu quoi en toi ?
Je ne sais pas vraiment, c’est difficile à dire. Après, c’est peut-être ma détermination qui a penché dans la balance. Beaucoup m’ont dit être impressionnés parce que je n’avais pas peur du tout. Je crois aussi qu’il y a peu de monde dans ma catégorie non-voyante, donc ça a pu jouer en ma faveur.
Concrètement, comment ça marche le para-surf en compétiton ?
Il y a un guide, mais tout se fait à la voix. Il est soit sur une planche soit en palmes à la nage à côté de moi mais il n’a pas le droit de toucher ma planche pour m’aider. Il me parle assez fort pour que je l’entende. En entraînement, il siffle mais on n’a pas le droit de faire ça en compétition parce qu’on ne saurait plus qui indique quoi à qui. Avec mon guide, on marche beaucoup à l’horloge. Il me dit « vague à 11h », par exemple, et il m’explique comment est la vague, si elle est plutôt creuse, si elle a beaucoup de puissance, etc. Et moi, je m’adapte en fonction. Comme j’en fais depuis mes 7 ans, je comprends assez vite les choses.
©Fédération Française de Surf
Tu surfes quel type de vagues ?
Je prends des vagues de 1,30 mètre au maximum, j’aimerais prendre des vagues plus grosses que 1,50m mais c’est déjà risqué. Je préfère tenter ça en entraînement plutôt qu’en compétition. Je ne suis pas forcément intéressée par le surf de grosses vagues et je n’ai encore jamais pris de tube, mais peut-être un jour…
À 14 ans, tu es donc en lice pour les championnats du monde 2025. Est-ce que tu redoutes cette nouvelle aventure ?
C’est un peu tous les sentiments qui se bousculent, en fait. Je suis stressée, j’ai de l’appréhension car je ne sais pas comment ça va se passer et, en même temps, je suis excitée et impatiente.
Tu sembles glisser sur les vagues – et les podiums – sans aucun problème…
Aux derniers championnats du monde, en novembre 2024, j’ai quand même eu un moment où je me suis dit « Je ne vais pas y arriver ». C’était la première série, je suis rentrée à l’eau, j’ai fait une première vague. C’était plutôt bien donc j’étais contente de moi. Mais en remontant, je suis restée bloquée dans les poteaux de la jetée. Et le problème c’est que mon guide ne pouvait pas venir m’aider parce que s’il me touchait, j’étais disqualifiée. Je suis restée là pendant presque quinze minutes, puis je suis remontée au peak seule avant que les jet-skis viennent me chercher.
Mes parents qui étaient sur la plage ont eu une sacrée peur. Tout s’est bien terminé, mais ça a été une vraie frayeur. C’est grâce à la finale que j’ai réussi à me placer sur la deuxième place du podium.
Est-ce que tu as toujours le même guide en compétition, pour être parfaitement préparée et concentrée ?
Je suis souvent avec Théophile Castaner avec qui j’ai fait mes premiers championnats. Ça marche super bien parce qu’il me connaît vraiment par cœur. Et puis, on s’entend très bien en dehors du surf ! Mais j’ai dû en avoir un autre pour certains championnats, François Gouffrant, et ça s’est super bien passé aussi.
Comment tu t’entraînes en parallèle de tes sessions de surf ?
Comme j’habite à Orléans et que je ne vais à la mer que pendant les vacances ou certains week-ends – quand il y a des compétitions, c’est souvent dans les Landes ou sur la Côte Basque, je fais beaucoup de sport à côté pour la préparation physique : de la boxe et du kayak.
Le rythme doit être un peu mouvementé, entre les cours au collège, les entraînements dans le Sud-Ouest, les stages avec l’équipe de France, les compétitions internationales…
Oui, surtout que je n’ai pas d’horaires aménagées alors parfois c’est un peu compliqué de tout gérer, mais pour l’instant je m’en sors bien. Mes professeurs me soutiennent dans ce projet. Quand je suis rentrée de mes premiers championnats du monde, ils avaient fait un truc vraiment génial avec tout le collège pour me féliciter. C’était très émouvant pour moi !
Qu’est-ce que tu aimes faire en dehors du surf ?
Je fais de la musique classique : je joue de la flûte traversière. Dans mes études, je suis très intéressée par les sciences. J’aimerais travailler dans la recherche médicale. Sinon, je viens d’avoir mon chien-guide que j’attendais depuis deux ans. Il me permet d’être autonome et j’adore passer du temps avec lui. Il s’appelle « Torrent » ! Ce nom lui avait été donné par la fondation. Encore un lien avec l’eau…
©Fondation Frédéric Gaillanne
Qu’est-ce que le sport, et le para-surf en particulier, apporte dans ta vie de jeune adolescente ?
C’est vraiment une passion pour moi, le surf. Donc, déjà, je dirais que ça me rend très heureuse. Et puis ça m’apporte une belle dose de confiance en moi ! Même si je me suis toujours dit que tout était possible, il y a eu beaucoup de moments où ce n’était pas facile d’y croire. Avec le sport, les compétitions, les médailles, tu te rends compte petit à petit que ça marche et que le rêve devient réalité !
Tu es l’une des pionnières de ta discipline, le para-surf, en France. En es-tu fière ?
Oh oui, surtout que je suis la première non-voyante française championne de para-surf !
©Fédération Française de Surf
Qu’est-que tu aimerais dire aux personnes en situation de handicap et aux filles en particulier ?
Il y a de plus en plus de filles dans le para-surf mais ça dépend des catégories de handicap. Dans la mienne, la déficience visuelle totale, il y a en a peu. Comme on est dans les débuts du para–surf – les premiers championnats du monde se sont déroulés en 2015, j’aimerais vraiment inviter d’autres handis à « se jeter à l’eau » pour se mettre au surf. Moi, j’aimerais montrer, avec mon parcours, qu’il y a tellement de choses qui sont possibles quand on y croit. Comme je suis non-voyante, beaucoup de gens peuvent se dire que ce n’est pas possible. Et pourtant, je montre le contraire.
Et, de toute façon, on ne peut rien dire tant qu’on n’a pas essayé. Il faut se lancer ! Et puis, aujourd’hui, grâce à l’association Handi Surf, des structures sont adaptées et des moniteurs formés tout spécialement pour les personnes en situation de handicap. Donc, tout est possible !
Tu est présente sur Instagram, est-ce que tu as des retours de followers sur ton parcours inspirant ?
Je ne suis pas très active sur Instagram. Les gens qui me rencontrent, lorsqu’on évoque mon parcours, me disent souvent qu’ils n’auraient jamais cru que c’était possible de faire du surf en étant non-voyante. Ça me donne envie d’aller encore plus loin pour leur prouver que ça marche !
Et, de ton côté, est-ce que tu a été inspirée par des sportifs ou sportives valides ou handis ?
Oui, il y en a beaucoup que je suis parce que je trouve ça incroyable ce qu’ils accomplissent. En para, par exemple, j’adore Cécile Hernandez ! Elle a décroché l’or aux Jeux Olympiques à Pékin en 2022, en para snowboard. Je l’admire pour sa combativité. Elle a eu beaucoup d’épreuves et n’a jamais rien lâché. On retrouve ça chez tous les paras, au final. Parce que pour en arriver là où ils arrivent… il en faut de la détermination !
Comment toi, justement, tu gères les éventuelles épreuves sur ton parcours ?
En surf, pour l’instant, je n’ai pas eu beaucoup de moments difficiles. Je crois que c’est parce que mon état d’esprit à la base est vraiment de me faire plaisir. Donc, dans les moments où je ne m’en sors pas trop bien en compétition, je ne panique pas. Et puis, je suis très soutenue par mon entourage et notamment mes parents et ma petite sœur qui sont toujours là et qui m’encouragent sans cesse à faire ce que je veux faire.
Cet état d’esprit de combattante à toute épreuve, il vient d’où ? De tes proches ?
Tout ça, c’est grâce à mes parents. Ils ont toujours voulu que je fasse tout, que je n’ai pas de limites et que je n’en ressente pas. Quand je leur disais que je voulais essayer quelque chose, ils faisaient tout pour que je puisse le faire.
La suite pour toi, cette année, c’est quoi ?
Alors, on ne sait pas encore si la France ira aux Championnats du monde, mais on a des compétitions au niveau Francè. Moi, j’aimerais bien me classer championne de France féminine. Surtout que les garçons et les filles sont en catégories séparées depuis l’an dernier. Avant, nous étions mélangés donc il y avait, disons, un gros niveau. Les épreuves se dérouleront en octobre, j’ai un peu le temps.
Quel est ton rêve en para-surf ?
Moi, ça reste les Jeux Olympiques, quand même ! Comme LA 2028, ce n’est plus possible – le para-surf n’a pas été retenu dans les disciplines olympiques – je mets le cap sur Brisbane, en 2032 ! Sinon, j’aimerais faire du surf le plus souvent et le plus longtemps possible. C’est pour ça que je veux habiter près de l’océan quand je serai grande.
Ouverture ©Fédération Française de Surf