Avec le XV de France, vous vous apprêtez à affronter une 3e fois la Nouvelle-Zélande sur ses terres dans le cadre des WXV Global Series. Les deux premiers matchs ont été sanctionnés par deux défaites, 81-12 puis 31-12. Comment est-ce qu’on le vit ? Comme une épreuve ou une opportunité de gagner en expérience ?
Je ne suis dans le groupe que depuis les VI Nations. Cette série de matches en Nouvelle-Zélande sont, en quelque sorte, ma deuxième grosse tournée et je l’ai toujours envisagée comme un plus, une expérience qui va m’aider à développer mon jeu. J’ai grandi avec l’évolution du rugby féminin et de la professionnalisation. Durant mes premières années en senior, j’étais dans une pratique vraiment amatrice et, au fur et à mesure que Bordeaux, mon club, s’est développé, de nouvelles joueuses sont arrivées et avec elles, d’autres manières de faire qui ressemblaient à ce qui se faisait dans les clubs pros. Petit à petit, je me suis mise au diapason. Ces stages en équipe de France sont la concrétisation de ce parcours. Ce sont des moments durant lesquels j’apprends beaucoup, des moments qui m’offrent aussi l’opportunité de jouer contre ce qui se fait de mieux en termes d’adversaires, des moments qui vont m’aider, peut-être, à me faire une place ou à grappiller des minutes de jeu lors de futures compétitions majeures.
Que ce soit chez les femmes ou chez les hommes, la Nouvelle-Zélande est et reste une référence mondiale. Ça dit quoi de la place du sport de manière générale, et de celle du rugby féminin plus précisément, dans ce pays ?
Ce que je ressens, et les filles sont à peu près toutes d’accord avec ça, c’est que le sport ici n’est pas considéré comme il peut l’être en France. Pour te donner un exemple, on a passé la semaine à s’entraîner dans un collège entouré de terrains de sport immenses. Chaque fois, il y avait des élèves qui pratiquaient différentes disciplines tout autour de nous. D’une manière générale, je pense que le sport tient une place plus importante en Nouvelle-Zélande et c’est ce qui explique aussi que le sport féminin y soit bien plus médiatisé. Tu allumes n’importe quelle chaîne ici, tu tombes sur du sport féminin, ils ont un temps d’avance pour ça.
Le rugby, en ce qui te concerne, est arrivé assez tôt dans ta vie. Ta maman était joueuse, puis coach et tu as foulé les terrains dès tes 7 ans. C’est toi qui as demandé à pratiquer ?
Je ne sais plus si c’était à l’âge de 7 ans. Ce dont je me souviens, c’est d’avoir commencé plutôt jeune à l’école de rugby avec les garçons. Ce n’est pas un sport qui m’avait forcément marquée à ce moment-là. Par la suite, j’ai fait du basket, de l’équitation en compétition. Je ne suis revenue au rugby que sur la fin du collège.
Qu’est-ce qui motivait tes choix de disciplines ?
C’était surtout mon entourage et mes copines. Ensemble, on a testé plein de sports, le basket, la lutte… qui nous ont plutôt plu, avec pas mal de compétitions. C’était cool. Pour ce qui est du rugby, à cette époque, on était très peu de filles à en faire et donc la pratique, les conditions de pratique, la manière dont tu vis ton sport n’étaient pas exactement les mêmes que pour les garçons. Eux étaient tout le temps entre eux, dans le vestiaire, sur le terrain, ils pouvaient partager plein de choses. Pour moi, ça a été un peu différent et c’est pour ça que j’ai préféré m’orienter vers le basket, un sport avec lequel j’avais la possibilité de vivre les vestiaires, l’après-vestiaire, les goûters, tous ces moments qui gravitent autour du sport en lui-même et qui comptent beaucoup pour moi.
Qu’est-ce qui t’a décidée à renouer avec le rugby en fin de collège ?
Je n’ai pas de souvenir précis d’un déclic quelconque. J’ai fait beaucoup de basket et je n’étais pas très, très forte pour ce qui relève du contrôle et de la maîtrise de mon corps. On m’a poussée vers un sport où je pouvais mieux m’exprimer et ça a assez vite pris. Et puis, quand on grandit, on voit les choses un peu différemment. À ce moment-là, ça me gênait moins d’être seule au milieu d’un groupe de garçons, je pense. Il y a aussi le fait que, lorsque j’ai repris le rugby, il y avait deux-trois filles dans l’équipe.
Tu joues pendant quatre ans à Tarbes et puis il va y avoir Bordeaux. Un club que tu as rejoint, en partie pour des raisons pratiques car tu suivais alors un cursus en management des ressources humaines.
Lors de ma première année à Tarbes, on est en Élite 1, mais le club descend l’année d’après. C’est Mathieu Codron, qui était manager des Lionnes à l’époque, qui a pris contact avec moi pour me demander si ça m’intéressait de poursuivre à Bordeaux. Moi, ça m’arrangeait pour mes études.
À tes débuts, tu évoques un club de copines, loin de la machine à gagner que Bordeaux est devenu…
Quand je suis arrivée, c’était en effet très amateur. Nos objectifs étaient de viser le milieu de tableau ou, à tout le moins, de ne pas finir dans les dernières, celles qui jouent les play-downs. Mais les présidents qui sont arrivés en même temps que moi ont eu cette ambition un peu folle de monter un vrai projet pour pousser le club avec l’ambition d’atteindre le TOP 3 en quelques années. Ils ont engagé pour cela une grosse structuration, notamment sur le plan financier, ce qui est, je pense, le nerf de la guerre et, en parallèle, ils sont allés chercher des top joueuses comme Carla Arbez, Agathe Sochat, qui avaient évolué au club mais en étaient parties. Durant l’année du Covid, il y a eu pas mal de joueuses qui évoluaient au Canada qui nous ont également rejointes. Tout cela a permis de professionnaliser notre équipe et, finalement, le TOP 4 est arrivé très vite et, l’année d’après, on devenait championnes.
Quel impact a eu cette évolution sur la vision que tu avais du rugby et sur tes ambitions sportives ?
Individuellement, je n’avais pas du tout d’objectifs comme le titre. Moi, ce que j’aimais, c’était juste jouer et gagner. Et puis, quand tu vois que ton équipe devient de plus en plus importante, que ça commence à vraiment avoir de la gueule, tu te plais à avoir petit à petit des objectifs plus importants. Au début, j’étais un peu réticente, notamment sur les pratiques pro que les filles pouvaient apporter. J’avais un peu de mal à comprendre qu’elles s’entraînent autant dans la semaine, mais finalement, quand tu vois ce que ça donne le week-end-end, forcément, t’as envie de faire pareil. J’ai pris le pas de ce petit noyau de filles qui s’imposaient des séances de muscu en plus du rugby et, progressivement, j’y ai pris goût, ce qui m’a permis de faire évoluer mon jeu.
Tu n’as jamais eu peur d’être mise sur la touche, de laisser passer ta chance ?
Non, ça n’a jamais été le sujet. J’ai pris cette évolution de manière hyper positive, j’ai trouvé que ça faisait grandir.
Grandir jusqu’à, quatre ans plus tard, décrocher ton premier titre de championne de France qui semble être arrivé bien plus vite que ce que vous auriez pu l’espérer.
Oui, vraiment. La première année, quand on arrive en fin de saison et qu’on voit qu’on est dans le dernier carré, on se pose beaucoup de questions sur notre capacité à gagner. Et puis, on a eu cette force collective qui nous a permis d’obtenir ce résultat et d’engranger beaucoup de confiance. Les saisons ont passé et on a continué à la faire grandir.
Elle représentait quoi pour toi, cette victoire ? Est-ce que tu l’as savourée d’entrée ou bien est-ce qu’il t’a fallu du temps pour réaliser, accepter et profiter ?
Non, pas du tout. Je n’ai jamais classé les titres que nous avons gagnés, mais, des quatre, celui-ci était le moins attendu, celui sur lequel on misait le moins et donc que nous avons fêté le plus fort ! On l’a joué chez nous, il y avait nos familles, personne ne croyait vraiment en nous et, finalement, on gagne ! Des quatre, je pense que c’est l’apogée. Depuis, tous les ans, on nous enterre en disant qu’on ne réitérera pas la performance et, finalement, on y arrive et ça aussi, c’est un challenge hyper intéressant à relever.
Ce titre marque le début de votre ultra-domination. Vous faites le back-to-back avec un nouveau sacre l’année suivante. En l’espace de douze mois, on a la sensation d’une mue, l’impression que tu t’autorises à vivre pleinement une pratique qui relève désormais du haut niveau.
Oui, c’est ça. Ce qui m’a aidée dans ce cheminement, c’est aussi le fait d’avoir été embauchée chez Full Ace, après mes études, par Patrick Laporte, l’un des présidents des Lionnes. J’ai eu de la chance, j’ai un employeur conciliant qui m’a proposé un contrat hyper flexible. Cela me permet de concilier mon temps et ma charge de travail avec mon parcours sportif, d’avoir des semaines équilibrées entre mes entraînements, les matches et mon emploi. C’est grâce à cela que je peux répondre présente sportivement et que je peux continuer à avoir un pied dans le rugby pro. Si je n’avais pas bénéficié de ce confort, ça n’aurait pas été aussi simple. Il y a beaucoup de filles dans l’équipe qui sont à ce moment charnière de leur parcours et qui n’ont pas encore trouvé le confort pro pour pouvoir se développer rugbystiquement.
Il va y avoir un 3e, puis un 4e titre, on s’habitue à la victoire ? Est-ce qu’elle finit par devenir banale ?
Non, parce que toutes les années sont différentes. Et puis, même si on s’habitue un peu à la victoire, ce n’est pas déplaisant de gagner. En tout cas, nous, on ne s’en lasse pas.
La logique veut que l’étape suivante tu débutes en bleu. Pour autant, une fois encore, ce n’est pas dans tes plans. Ce que tu veux, c’est continuer à porter Bordeaux loin, avec tes coéquipières, et être la meilleure joueuse possible en club comme si tu ne t’autorisais toujours pas à nourrir d’autres ambitions, encore plus grandes.
Un peu. Mais avant cette année-là, j’étais trop jeune et pas assez rigoureuse dans ma pratique du rugby et c’était un frein. Je savais qu’il me restait beaucoup de travail par rapport à ce que je voyais des autres filles, celles qui évoluaient à mon poste en équipe de France, et c’est d’ailleurs encore le cas. Il y a vraiment des joueuses extraordinaires sur ces postes, des joueuses avec de grosses qualités et même des super-pouvoirs ! Moi, je n’avais pas toutes ces qualités, alors je ne pouvais pas me permettre de rêver au XV de France. C’était une sorte de mesure de sécurité de ne pas y penser. Et puis, quand tu es épanouie dans un club qui te fait vivre tout ce que l’on vit avec Bordeaux, tu as aussi des objectifs intéressants à ce niveau.
Le coup de fil arrive malgré tout en mars 2026. Tu es appelée dans le groupe des 32 retenues pour préparer le Tournoi des Six Nations. Tu ne t’y attendais vraiment pas ?
J’espérais un peu, François (François Ratier, entraîneur de Bordeaux nommé à la tête du XV de France en novembre 2025, Ndlr) m’avait laissé entendre qu’il fallait que je travaille pour ça. Dire que j’étais certaine d’en être, ce serait mentir, mais j’avais ça dans un coin de ma tête. Quoi qu’il en soit, ça a été une surprise hyper heureuse.
Tu te rappelles tes premiers pas à Marcoussis ?
Oui, ce qui m’a marquée, c’est l’organisation. On avait des agendas très précis, quasi à la minute près, où était répertorié tout ce qu’on devait faire, les réunions, les entraînements, ce que l’on devait manger… Les semaines étaient très rythmées et en même temps, il y avait beaucoup de rigueur dans ce rythme. Ce qui m’a choquée, ce sont aussi tous les à-côtés : à Marcoussis, tout est fait pour performer, les chambres sont hyper confortables, il y a des gens qui s’occupent de tout : laver et ranger ton linge, faire à manger… Il y a vraiment tout un accompagnement très impressionnant et je ne m’y attendais pas à ce point.
Ta première sélection intervient le 26 septembre, à La Rochelle, un match contre le Canada comptant pour la 3e journée des WXV Global Series avec une victoire 21-5.
C’était extraordinaire. L’ambiance dans le stade était dingue. On avait évolué dans de beaux stades pendant le VI Nations, mais je n’avais pas joué et puis, là l’étranger, il n’y avait pas autant d’engouement dans les tribunes. En France, le rugby féminin commence à prendre vraiment de l’ampleur et les supporters étaient très impressionnants. Quand je suis rentrée, j’ai pris beaucoup de plaisir et le tout cumulé m’a portée.
Tu le sens vraiment cet engouement ?
Oui, et les gens sont vraiment sympathiques avec nous. Quand il y a des entraînements ouverts au public ou quand on passe dans les tribunes après le match, pour faire des photos, etc., les gens sont trop cool et à fond derrière nous. Il y a beaucoup d’engouement et ça fait vraiment chaud au cœur.
Tu enchaînes avec un 4e titre de championne de France dans la foulée. Est-ce que cette année 2026, riche sur le plan rugbystique, t’a ouvert des horizons autres ? Est-ce que tu t’autorises enfin à rêver d’un VI Nations, d’une victoire en Coupe du monde ?
Ce serait fou et c’est pour ça que tout le groupe travaille aujourd’hui. Cette tournée de test-matchs en Nouvelle-Zélande nous permet de nous mesurer à ce qui se fait de mieux en matière d’adversaires et de développer notre rugby. C’est encore un peu tôt pour rêver à tout ça, mais ce qui est sûr, c’est que jouer des compétitions comme les VI Nations ou la Coupe du monde, ce sont des perspectives qui font rêver.
Dernier match en Nouvelle-Zélande samedi, tu seras titulaire pour la première fois. Tu en attends quoi ?
Oui. Notre objectif est de gagner un match sur les trois disputés. On a pris une envolée à l’issue du premier ; lors du deuxième, on a eu un gros sursaut d’égo, même si le score ne reflète pas vraiment la physionomie du match puisqu’on a été accrocheuses pendant 60-65 minutes et qu’on n’est pas passées loin de faire basculer la rencontre. On a appris de tout ça et on arrive avec plus de confiance pour aborder le dernier.
Ouverture ©DR
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