Anne-Andréa Vilerio : « Les personnes transgenres sont-elles avantagées dans le sport ? La question demeure complexe. »

Anne-Andréa Vilerio : « Les personnes transgenres sont-elles avantagées dans le sport ? La question demeure complexe. » Lia Thomas
Au début de l’année 2024, à l’approche des Jeux, l’affaire Lia Thomas a relancé un débat toujours aussi délicat et apparemment insoluble : comment concilier inclusion, équité et respect des droits fondamentaux des personnes transgenres dans le monde du sport ?

Par Anne-Andréa Vilerio, avocate au barreau de Paris*

Publié le 26 février 2025 à 17h44, mis à jour le 26 février 2025 à 17h46

L’affaire Lia Thomas : un révélateur des obstacles à l’inclusion des athlètes transgenres dans le sport ? En mars 2022, la championne de natation Lia Thomas a remporté l’épreuve du 500 yards nage libre lors des championnats universitaires américains. Assignée homme à la naissance, la nageuse avait initialement concouru dans la catégorie masculine avant d’entreprendre une transition de genre et de rejoindre les compétitions féminines. La victoire de l’athlète a suscité une vive controverse, poussant la Fédération internationale de natation (FINA) à adopter, le 19 juin 2022, une politique plus restrictive concernant la participation des athlètes transgenres.

Cette nouvelle réglementation exclut les athlètes transgenres des compétitions féminines, à l’exception de celles ayant entamé leur transition avant la puberté masculine. Dans le but de pallier les exclusions à venir, la FINA a envisagé la création d’une épreuve dite « ouverte », pour les athlètes ne satisfaisant pas le critère précité. Cette catégorie peine toutefois à prouver sa pertinence, comme l’a illustré de manière flagrante la Coupe de Berlin en octobre 2023, où les épreuves de 50 et 100 mètres “ouvertes” ont dû être annulées faute de participants. Face à cette situation, Lia Thomas a porté son cas devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) en janvier 2024.

Cette bataille judiciaire autour de la question du genre rappelle celle de Caster Semenya, l’athlète sud-africaine assignée femme à la naissance et compétitrice dans la catégorie féminine.

Caster Semenya…©Nike

Exclue des compétitions en raison d’un taux de testostérone jugé trop élevé, Semenya a échoué devant le TAS et en appel, avant d’obtenir gain de cause en juillet 2023 devant la Cour EDH, qui a reconnu une atteinte à ses droits fondamentaux (Caster Semenya c. Suisse, 21 juillet 2023).

Tout comme Semenya, Lia Thomas pourrait, après épuisement des voies de recours, saisir la Cour EDH. Dans un tel contentieux relatif à la question trans, la Cour serait amenée à examiner, comme elle l’a fait pour Semenya, si l’exclusion des athlètes transgenres, perçue comme discriminatoire et portant atteinte à leur droit à la vie privée, repose sur des justifications objectives et raisonnables. En particulier, il s’agirait d’évaluer si un éventuel avantage physique attribué à ces athlètes pourrait légitimement justifier une telle exclusion.

La question de savoir si les personnes transgenres disposent d’un réel avantage dans certaines disciplines sportives est complexe et controversée, car elle ne peut être abordée de manière uniforme. Cette problématique s’inscrit dans la notion de « variabilité » propre aux disciplines sportives, chaque pratique reposant sur des exigences physiologiques et techniques spécifiques. Ainsi, l’évaluation d’un éventuel avantage ne peut être généralisée, mais doit tenir compte des particularités de chaque discipline.

Par ailleurs, les données biologiques et les analyses scientifiques sur la performance des athlètes transgenres demeurent extrêmement limitées. En réalité, à ce jour, aucune étude prospective ne s’est penchée sur l’évolution de la performance athlétique transgenre après une transition hormonale. De plus, de nombreuses études établissent « une fausse équivalence biologique entre le rôle de la testostérone dans le dopage et son rôle à l’égard des populations transgenres, notamment des femmes transgenres ». (« Athlètes transgenres féminines et sport d’élite : examen scientifique », E. Alliance Centre de recherche pour l’équité des genres en sport, 2021)

Les constats socioculturels doivent également être pris en compte. En effet, le sport féminin est généralement moins valorisé et bénéficie de ressources plus limitées par rapport au sport masculin. De surcroît, les femmes transgenres sont souvent confrontées à des conditions de vie marquées par une mobilité sociale descendante et des discriminations, notamment un accès restreint à certains espaces ou des expériences de marginalisation dans ces mêmes environnements (« Athlètes transgenres féminines et sport d’élite : examen scientifique », E. Alliance Centre de recherche pour l’équité des genres en sport, 2021).

Ces inégalités structurelles viennent accentuer la complexité des débats autour de la performance sportive, où la génétique n’est qu’un élément parmi d’autres. L’entraînement, la motivation et la maîtrise technique jouent également un rôle déterminant, chacun contribuant à compléter ce puzzle multifactoriel.

Si Valentina Petrillo, première athlète transgenre à participer aux Jeux Paralympiques de Paris en 2024, et Laurel Hubbard, haltérophile ayant concouru aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2021, incarnent des avancées symboliques pour l’inclusion des athlètes transgenres dans le sport international, ces exemples restent rares. Cette situation s’explique, d’une part, par les restrictions imposées par la majorité des fédérations sportives qui, comme mentionné précédemment, excluent souvent les athlètes transgenres des compétitions de haut niveau. D’autre part, elle s’explique par leur très faible représentation dans la population mondiale, estimée entre 0,1 % et 2 %, limitant leur présence sur la scène sportive internationale.

Ironiquement, les performances de ces athlètes trans, bien loin des podiums, tendent à calmer les craintes de ceux qui invoquent un prétendu « avantage compétitif » pour justifier leur exclusion.

Valentina Petrillo…©Facebook

Contrairement à de nombreuses fédérations internationales, celle de surf a opté pour une approche plus inclusive envers les athlètes transgenres. Désormais, les surfeuses assignées homme à la naissance peuvent participer aux compétitions féminines, à condition de respecter certains critères stricts. La principale exigence consiste à maintenir un taux de testostérone inférieur à 5 nmol/L pendant les 12 mois précédant la compétition. Cette politique a ainsi permis à Sasha Jane Lowerson de rejoindre officiellement les épreuves féminines

La problématique de l’inclusion des personnes transgenres dépasse le cadre strictement sportif et reflète les tensions sociétales entourant les identités de genre. Elle illustre les défis auxquels fait face une société encore attachée à des catégories traditionnelles et rigides, souvent considérées comme immuables, face à l’évolution vers une conception plus souple et inclusive des identités.

Ce débat s’inscrit dans un contexte global de polarisation, marqué par la montée des mouvements anti-trans, particulièrement exacerbée depuis la réélection de Donald Trump aux États-Unis. Dans ce contexte, le potentiel du sport à favoriser la démarginalisation demeure limité par des discriminations alimentées par des stéréotypes persistants sur les capacités physiques des personnes transgenres.

Ouverture ©Lia Thomas/Instagram

D'autres épisodes de "Dans les coulisses du sport au féminin"

Vous aimerez aussi…

Y a-t-il une vie après le sport ?

Elles ont été des championnes, elles ont gagné, ont tout donné. Puis vint le temps de raccrocher. Comment alors se reconstruire, envisager une autre sorte de victoire : le retour à une vie ordinaire ?

Lire plus »
Charlotte Bonnet

Charlotte Bonnet : « Quand on fait de la compétition, il faut savoir revenir plus forte, rebondir, apprendre à se faire battre. »

Elle en a fait du chemin ! Championne de natation précoce, Charlotte Bonnet, médaillée olympique alors qu’elle n’avait que 17 ans, a traversé, malgré elle, une longue et douloureuse période de doute. Presque dix ans plus tard, la Brestoise a radicalement changé. Plus mûre, plus forte, elle est parvenue à retrouver le goût de la compétition. Confessions touchantes d’une fille pour qui la natation n’est pas un long fleuve tranquille.

Lire plus »
Nantenin Keïta, la fusée française du tour de piste

Nantenin Keïta, la fusée française du tour de piste

Elle est une incontournable du para athlétisme. Trois fois championne du monde du 200 et 400m, championne paralympique du 400m aux Jeux de Rio 2016, Nantenin Keïta, 36 ans, ultra-déterminée avec un mental de lionne, s’est élancée pour la finale du 400m T13 femmes ce samedi après avoir terminé première de sa série pour les qualifications. Son objectif ? Aller chercher une médaille, peu importe la couleur.

Lire plus »
Le Slopestyle ? Cékoiça ?

Le slopestyle ? Cékoiça ?

Si vous n’êtes ni un spectateur assidu des JO d’hiver ni un fin connaisseur d’épreuves de ski ou de snowboard, vous avez peu de chance de connaître ce mot ou plutôt cette discipline. Alors, c’est quoi, à votre avis, le slopestyle ? Les sportifs et sportives, les coachs, ont leur langage, selon les disciplines qui, elles aussi, sont régies par des codes. Place à notre petit lexique pratique, le dico « Coach Vocab ».

Lire plus »
Il était une fois le tennis de table… féminin

Il était une fois le tennis de table… féminin

La fédé française de tennis de table vient de créer sa « Cellule 2024 », au sein de laquelle évolueront les meilleurs pongistes français.es. Objectif : mettre toutes les chances de son côté aux Jeux Olympiques de Paris 2024. L’occasion toute trouvée pour revenir sur les débuts féminins dans cette discipline plutôt égalitaire…

Lire plus »
Adrienne Bolland

Adrienne Bolland, l’intrépide étoile de l’aviation française

Elle était un drôle de phénomène, une casse-cou de l’aviation des Années folles. Il y a cent ans, le 1er avril 1921, en devenant la première femme à traverser la mythique Cordillère des Andes, à bord de son G3 Caudron, Adrienne Bolland a ouvert l’horizon à ses semblables, bien avant les grands noms célébrés de l’aviation : des hommes tels que Mermoz ou Saint-Exupéry. Récit d’une pionnière terriblement attachante.

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner