Adeline Trazic : « Dans ma tête, il est interdit d’abandonner, je me répète « Il faut tenir ». »

Adeline Trazic : « Dans ma tête, il est interdit d’abandonner, je me répète "Il faut tenir." »
Je suis allée chercher mon dossard de cet Ironman d'Hawaï deux jours avant le coup d’envoi, c'est la première étape qui te met dans la course. La seconde étape a été de déposer mon vélo et mes sacs. Le jour J, j'ai mis mon réveil à 4h30. J’étais en forme, j’avais envie d'y aller...

Par Adeline Trazic*, championne de triathlon

Publié le 31 octobre 2023 à 13h06, mis à jour le 23 octobre 2024 à 16h08

« Je sors d’une nuit blanche, je pense que c’est le décalage horaire, mon corps est complètement inversé, j’ai eu faim toute la nuit mais ça va. Ça y est, l’Ironman de Kona est derrière moi, ça a été une aventure fabuleuse. J’ai commencé à réaliser que j’allais vraiment y participer et être rattrapée par les émotions lorsque je suis arrivée à l’aéroport de Toulouse.

C’était, pour moi, une sorte de baptême de l’air car je n’avais pris l’avion qu’une fois dans ma vie pour un vol d’une heure et, là, j’avais plus de vingt-quatre heures de vol. Je me demandais comment j’allais gérer ce voyage et, dans le même temps, je prenais conscience de ce qui ce qui était en train de se passer parce que, jusque-là, j’avais l’impression que tout cela n’était qu’un rêve malgré la préparation très intense.

Durant le vol, j’en ai pris plein la vue, on a traversé l’Atlantique, on est passé au-dessus de l’Islande, du Groenland et comme c’était un vol de jour, j’ai vu tout cette banquise, ce qui était vraiment incroyable. Avec mon mari, nous sommes arrivés à Kona le samedi soir et, dès que tu descends de l’avion, tu ressens la chaleur alors qu’il fait nuit noire. Le lendemain, c’est l’émerveillement. Il n’y a que des paysages de carte postale. Du nord au sud de l’île, c’est différent : tu passes par des zones désertiques de champs de lave et tu arrives sur des forêts luxuriantes avec des ficus géants, comme les chênes chez nous.

Et puis, il y a des couchers de soleil comme je n’en ai jamais vus, avec des tonalités de rouge, orange, rose accompagnés, quasi en simultanée, par un arc-en-ciel complet sur la montagne. Nous sommes arrivés sur place une semaine avant la course, mais je suis restée focus dessus, je ne voulais pas accumuler de la fatigue. Il me restait quelques entraînements pré-course et je n’ai subi ni la chaleur, ni l’humidité, je me suis acclimatée très vite.

Je suis allée chercher mon dossard deux-trois jours avant le coup d’envoi, c’est la première étape qui te met dans la course, la seconde étape a eu lieu lorsque j’ai déposé mon vélo et mes sacs. Le jour de la course, j’avais mis mon réveil à 4h30 et je me suis réveillée naturellement à 4h après une nuit plutôt bonne. J’étais en forme, j’avais envie d’y aller.

Arrivée sur place, tout est allé très vite. On a commencé par la natation, une « nat » assez particulière parce que tu ne pars pas de la plage mais dans l’eau, à une petite centaine de mètres de la plage. On était trois-cent-trente filles filles dans la catégorie 40-44 ans, et ça donne l’impression d’un départ de triathlon classique, une grosse master start.

Dès les premiers mètres, je me suis dit que ça allait être dingue, parce que je me prenais des baffes de partout. J’ai décidé de me mettre sur le côté droit pour éviter les coups, ce qui a été une erreur parce qu’il y avait des courants et je me suis fait déporter à plusieurs reprises au large avec pour conséquence de perdre du temps. Au final, j’ai nagé beaucoup plus que ce qu’il ne fallait et je suis sortie un peu déçue avec, en gros, dix minutes de plus que ce que j’avais prévu.

À ce moment-là, je me suis dit qu’il y avait intérêt à ce que je me bouge sur le vélo, même si je savais que ça s’annonçait difficile car il y avait un vent de fou sur une partie du parcours. Quand je suis montée sur le vélo et que j’ai commencé à rouler, j’avais les jambes, je ne sentais pas la fatigue, j’ai commencé à doubler je ne sais combien de filles et le moral est revenu.

Sur les quatre-vingt-dix premiers kilomètres, avec un vent favorable, j’ai fait une moyenne de dingue et je suis confiante jusqu’au 88e où je commence à avoir mal au ventre, la même douleur qui m’avait clouée en deux l’année dernière sur mon premier Ironman. Pour vous donner une idée, c’est comme des douleurs de calculs dans la vésicule. À chaque coup de pédale, je sentais que ça montait crescendo.

Les 80 derniers kilomètres, je les fais avec cette douleur et le vent de face, je vois ma moyenne baisser mais, même si j’arrive à garder du rythme, je sais que ce n’est pas à la hauteur de ce que je suis capable de faire. Quand j’arrive au parc à vélo, je ne suis pas fatiguée physiquement, je me change et il me reste le marathon.

Dans ma tête, il était interdit d’abandonner alors je décide de réduire l’allure, plutôt ça que de ne pas finir. Les dix premiers kilomètres ne sont pas faciles mais ils passent. Au 20e kilomètre, j’arrive sur une portion appelée « Energy Lab » qui est réputée pour être atroce mais que j’avais reconnue et ça passe aussi. Au 30e, la douleur au ventre est toujours là, à chaque fois que je pose un pied à terre, j’ai l’impression de recevoir un coup de poing mais je commence à voir des filles marcher et  je me dis qu’il faut tenir. Je m’accroche, je compte : « Tu as fait le 30, va chercher le 31 » et ainsi de suite.

Ces derniers kilomètres ont été très très longs, les trois derniers plus que les autres et puis j’ai enfin basculé sur Kona.

Là, j’ai commencé à revoir de la foule, à entendre le speaker. À ce moment-là, il me restait deux kilomètres et je me suis dit : « Wahou, je l’ai fait ! », j’ai senti monter une boule dans ma gorge en réalisant que j’allais passer la ligne d’arrivée, que j’allais être finisher de Kona. Ces dernières minutes ont été folles : les gens sur la route te crient : « You did it », « You got it », tu vois le tapis noir et rouge, on te fait une haie d’honneur…

Ce sont des émotions incroyables, encore plus qu’à Nice car j’ai trouvé la course plus dure encore à cause de la chaleur, de l’humidité, du profil de la course et du dénivelé du marathon. J’espérais que mon mari soit proche de la ligne d’arrivée parce que je lui avais confié le drapeau en français. On était quarante-quatre Françaises sur deux-mille-cent concurrentes ce qui n’est vraiment rien, et je voulais passer l’arche d’arrivée avec le drapeau. Il était là ! Il y a un milliard d’émotions qui sont passées en moi à ce moment-là.

Ma première pensée a été de me dire que c’était déjà fini. Même si j’ai galéré, à aucun moment dans la course je n’ai eu envie que ça passe plus vite parce que je savais que chaque étape passée me rapprochait de la fin. Et puis je me suis dit que je l’avais fait, que j’étais allée au bout avec un temps pas dégueulasse, et ça a été une immense fierté. C’était une aventure extraordinaire.

Depuis que je suis rentrée en France, j’ai beaucoup de nostalgie, un blues post-course. Je réalise ce que j’ai fait, mais ça reste tellement incroyable que je ne sais pas dans combien de temps j’aurais vraiment cette sensation de « Oui, je l’ai fait ! ».

La suite ? Je re-signe à 300 % avec deux objectifs, sous couvert de moyens financiers suffisants : le premier est de trouver un 70.3 – la moitié d’un Ironman – pour tenter une qualification pour le Championnat du monde en Nouvelle-Zélande et le deuxième est de refaire un Ironman – je n’ai pas été vaccinée – possiblement Barcelone pour essayer de décrocher une qualification pour Kona en 2025. »

*Adeline Trazic est professeure d’arts plastiques, elle partage ses entraînements et ses compétitions sur son compte Instagram ade_cycling_liv

Vous aimerez aussi…

Il était une fois le surf féminin

Il était une fois le surf… féminin

N’en déplaise à certains, le surf se conjugue presque depuis toujours au féminin. L’un des sports additionnels des JO de Paris 2024, dont les épreuves se tiendront à Tahiti, a vu nombre de filles apprivoiser la planche. Ce week-end a lieu la Surf Ranch Pro 2023 aux États-Unis, occasion parfaite pour refaire l’histoire côté surfeuses.

Lire plus »

Steffi Graf : 5 infos pour briller au filet

Alors que la finale dames de Roland-Garros vient de se jouer, ÀBLOCK! rend hommage à une sacrée nana du tennis. 22 titres du Grand Chelem, 5 en Masters et l’or olympique, c’est tout simplement une légende vivante. L’ancienne joueuse de tennis, Steffi Graf, reste dans les plus belles archives des courts. Dans le sport comme dans l’humanitaire, elle a trouvé sa place. Retour sur une love-story entre une joueuse et sa raquette en 5 infos.

Lire plus »
Marie Appriou « Le boomerang, c'est une histoire de famille. »

Marie Appriou : « Le boomerang, c’est une histoire de famille. »

Depuis près de vingt ans, son coeur fait boom. Marie Appriou, championne du monde de boomerang, s’apprête à remettre son titre en jeu. Ce 17 août, les championnats du monde débutent à Bordeaux. Et la Française compte bien prouver qu’elle est toujours une lanceuse de haut vol. Rencontre avec une nana qui n’a qu’une idée en tête : mettre son sport en lumière.

Lire plus »
Une trappe ? Cékoiça ?

Une trappe ? Cékoiça ?

Le terme est connu des initiés de sports Co dont le hockey sur glace, mais si vous n’êtes pas un spécialiste, il est pour le moins compliqué de s’imaginer à quoi peut bien ressembler une trappe sur une patinoire. Alors, c’est quoi, à votre avis ? Les sportifs et sportives, les coachs, ont leur langage, selon les disciplines qui, elles aussi, sont régies par des codes. Place à notre petit lexique pratique, le dico « Coach Vocab ».

Lire plus »
Anaïs quemener

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une ambassadrice ÀBLOCK! qui rejoint l’aventure de notre média (la championne de marathon Anaïs Quemener sur notre photo), une experte en histoire du vêtement sportif, un ex-rugbyman qui conjugue son sport au féminin ou encore l’histoire des femmes haltérophiles, c’est le meilleur d’ÀBLOCK! Enjoy !

Lire plus »
Margot Boch et Carla Sénéchal

Margot Boch et Carla Sénéchal : « Le bobsleigh féminin n’est pas médiatisé, on a bien l’intention de le mettre en lumière ! »

Surnommées les « sœurs jumelles » du bobsleigh féminin français, Margot Boch et Carla Sénéchal glissent à pleine vitesse vers leurs rêves de qualification aux JO de Pékin, en 2022. La vingtaine mature, la passion embarquée dans leur engin, la pilote et la pousseuse ravivent enfin une discipline féminine glacée depuis dix ans. Un beau virage pour la visibilité du sport féminin !

Lire plus »
Julie Bego : « Petite, le Tour Femmes n’existait pas, alors je voulais disputer le Tour avec les hommes ! »

Julie Bego : « Petite, le Tour Femmes n’existait pas, alors je voulais disputer le Tour avec les hommes ! »

L’an passé, elle a porté le maillot blanc six jours de suite sur le Tour de France. Cette année, Julie Bego espère le conserver jusqu’au terme. La Française de la Cofidis, 21 ans, a également coché les classiques ardennaises au palmarès de ses envies. Une saison 2026 qui s’annonce riche pour la jeune Iséroise qui entamera son calendrier le 8 février prochain en s’alignant au départ de la Vuelta CV.

Lire plus »
Agathe Bessard

Best-of 2020 (suite) : les mots exquis de nos championnes

« On ne peut contribuer à l’émancipation des femmes si on n’écoute pas leurs histoires », disait la féministe américaine Gloria Steinem. Depuis 9 mois maintenant, ÀBLOCK! invite les sportives à se raconter. Au-delà du sport et de ses performances, nous entrons dans leur univers très privé, cet univers fait de dépassement de soi qui leur permet de s’imposer, de se réaliser dans toutes les sphères de leur vie. En 2020, ÀBLOCK! a mis en lumière des femmes d’exception qui ont fait du sport un acte de militantisme, même si ce n’est, le plus souvent, ni conscient ni voulu. Et ce n’est qu’un début. Lisons-les, écoutons-les, ces confidences sont sources d’inspiration : leur force, leurs réussites, leur joie à aller toujours plus loin, mais aussi leurs doutes, leurs échecs sont une leçon de vie autant que de sport. Et 2021 sera encore une année riche de rencontres. Mais, pour l’instant, pour encore quelques heures, retrouvons celles qui ont illuminé 2020 à nos côtés !

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner