Estelle Poret« En jet-ski, nous sommes quelques filles à affronter les garçons. »

Estelle Poret : « En jet-ski, nous sommes quelques filles à affronter les garçons. »
Elle a découvert le jet en famille et fait partie, aujourd’hui, des 20 meilleurs mondiaux, tous sexes confondus. Estelle Poret, 30 ans, championne du monde de jet à bras, ambitionne à court terme de conserver sa couronne tout en œuvrant pour ouvrir sa discipline aux femmes. Et montrer que rien ne leur est impossible. Rencontre avec une fille pour qui le sport est un moteur.

Par Sophie Danger

Publié le 10 juin 2026 à 16h30

Tu as fêté tes 30 ans en mars, quelques mois après avoir décroché le titre de championne du monde de jet-ski à bras à Doha, au Qatar. C’est le couronnement d’un parcours sportif débuté environ vingt ans plus tôt aux côtés de tes parents et de tes trois grands frères. Comment expliques-tu cette passion familiale pour le jet-ski ?

Mes parents étaient dans le jet et mes frères sont tombés dedans assez jeunes. J’ai neuf, huit et six ans d’écart avec eux et je les suivais, je les accompagnais lors de leurs premières compétitions et, de fil en aiguille, je me suis passionnée à mon tour pour ce sport. Petite, mes idoles étaient les stars du jet qu’aucun de mes copains d’école ne connaissait.

Qu’est-ce qui te fascinait dans ce sport ?

L’esprit de compétition, je pense. Je voyais mes frères vivre beaucoup d’émotions, qu’elles soient positives ou négatives, et j’avais envie de pouvoir ressentir et partager la même chose quand je serais grande.

©Estelle Poret/Facebook

Toi, petite fille, tu te prends de passion pour ces énormes engins mécaniques…

Dans ma vie, et y compris en dehors du jet, j’ai toujours été ce que l’on pourrait appeler un cas à part. J’ai grandi avec trois frères et ils m’embarquaient avec eux, je faisais du vélo, je jouais au foot, à la console… J’étais une petite fille qui adorait le sport, c’était une matière dans laquelle j’étais forte à l’école. J’avais aussi des copines mais je me souviens que, lorsque je débarquais à leurs anniversaires, elles étaient toutes déguisées en princesse et moi en footballeur. C’était un peu ça mon enfance, je faisais comme les garçons. Mais je pense, malgré tout, avoir conservé une certaine féminité.

©Estelle Poret/Facebook

Avant le jet, tu as pratiqué d’autres disciplines comme le hand, l’escalade et l’équitation. Dans la famille Poret, tout le monde doit bouger ?

Effectivement, c’est l’esprit dans notre famille et malgré tout, nous ne l’avons jamais ressenti comme ça, mes frères et moi. Nos parents ne nous ont jamais imposé de faire du sport, c’était quelque chose que je qualifierais d’inné chez nous. En ce qui me concerne, j’étais curieuse et c’est pour ça que j’ai pratiqué plein de disciplines, y compris la danse classique, même si je n’étais pas forcément la plus gracieuse. J’ai également fait de l’équitation jusqu’à mes 14-15 ans et j’ai d’ailleurs failli opter pour cette discipline plutôt que le jet. C’est ma mère qui, à un moment donné, a été contrainte de nous limiter parce qu’en matière de logistique, il devenait difficile de gérer quatre enfants avec des trajets à droite et à gauche.

©Estelle Poret/Facebook

Tu as pratiqué des disciplines collectives ou individuelles mais globalement mixtes, c’était une volonté de tes parents de t’ouvrir de multiples perspectives en matière de sport ?

Oui, je pense ou, en tout cas, ils m’ont laissé la liberté de le faire et m’ont toujours suivie dans mes choix. Je te donne un exemple : je n’aimais pas spécialement faire les boutiques avec ma mère, je préférais faire du vélo et jamais elle ne m’a forcée. J’avais cette liberté de pouvoir faire ce dont j’avais envie et c’est grâce à cet état d’esprit que j’ai pu avoir la possibilité de m’essayer à plein de disciplines, y compris celles qui étaient très « genrées ».

La première fois que tu es montée sur un jet-ski, tu avais 6 ans. Tu n’avais pas d’appréhension à l’idée de grimper sur une machine bien plus grosse que toi ?

J’ai commencé à faire du jet toute seule lorsque j’avais 12 ans contrairement à mes petits neveux et nièces qui ont entre 5 et 8 ans et sont déjà dessus. Petite, j’avais un peu peur d’en faire. J’en ai fait accompagnée, sur des jets à selle, mais mon père a attendu que je demande et que j’insiste pour me laisser me lancer en solo. Avec le recul, je pense qu’il se disait qu’il avait déjà trois enfants à gérer avec mes frères et que si j’arrivais à mon tour, ça allait être chaud.

©Estelle Poret/Facebook

Tu vas devoir choisir entre équitation et jet-ski, un autre animal mais mécanique cette fois, et tu opteras pour la seconde option.

Je n’ai pas fait une grande carrière dans l’équitation, j’ai arrêté à mon galop 5, je crois. Je faisais très peu de compétitions parce que les week-ends, j’étais souvent au jet avec mes parents et que je n’avais pas l’âge de rester seule. Malgré tout, pendant une petite année, j’ai voulu pousser pour voir jusqu’où je pouvais aller. Puis il a fallu faire un choix. Mes parents ont été très honnêtes avec moi. Ils m’ont dit clairement que si je voulais poursuivre, ils vendraient mon jet pour disposer d’un plus gros budget pour le cheval mais qu’ils ne pourraient pas toujours être à mes côtés comme pour le jet. Ma réflexion a été de très courte durée. Ce qui m’a fait choisir le jet, c’est en grande partie ma famille, le fait d’être ensemble, et puis la passion. J’adorais l’équitation, mais ça a été passager.

Tu débutes en compétition en 2010, tu as alors 14 ans. Une pratique loisir n’était pas envisageable ?

En vingt ans de pratique, il y a eu douze ans en amateur. En parallèle de ma pratique sportive, je poursuivais mes études, ce qui fait que, avant 16-17 ans, et même si j’aimais beaucoup la compétition, je n’ai pas mis 100 % de mon énergie dans le jet. Mes parents ne m’ont pas poussée non plus. En ce qui concerne la suite, j’ai eu un peu de chance ou un peu de talent, ce qui m’a permis d’accéder au haut niveau.

©Estelle Poret/Facebook

Comment qualifierais-tu ton rapport à la compétition ?

J’en ai besoin. J’ai toujours eu envie d’être la première, que ce soit à l’école, au sport… C’est ce qui a parfois été compliqué avec le jet : comme je ne m’investissais pas à 100 %, que je voulais aussi faire d’autres choses, il m’arrivait d’être frustrée en compétition parce que, quand on ne travaille pas ou qu’on travaille moins, ça ne sourit pas forcément.

C’est ton père qui t’a entraînée au début ?

Effectivement, c’est mon papa qui nous entraînait. Il nous a tout appris, y compris à apprendre : au fur et à mesure que nous montions en compétence, il n’avait plus forcément le niveau pour nous coacher mais il continuait à être à nos côtés pour nous aider à analyser et à progresser.

©Estelle Poret/Facebook

Tu deviens championne de France pour la première fois en 2012. Comment est-ce que c’est organisé, c’est un circuit fédéral ou bien il faut s’inscrire soi-même à chaque rendez-vous ?

C’est ça, on s’inscrit au fur et à mesure. J’ai fait ma première compétition dans le championnat suisse à 12-13 ans parce qu’en France l’âge minimal est de 14 ans.

Les sports mécaniques comptent peu de femmes, est-ce que tu étais là aussi, comme tu le dis, « un cas à part » ?

J’avais la chance de pouvoir accompagner mes frères en compétition sur le circuit mondial ou sur le circuit européen et là, oui, il y avait le gratin mondial chez les femmes aussi, à savoir les 20-25 meilleures mais en France, quand j’ai commencé en junior, on était deux et, dans les catégories suivantes, j’ai souvent été la seule.

©Estelle Poret/Facebook

Tu te mesurais donc aux garçons, mais en concourant pour le podium féminin ?

Exactement et c’est encore le cas aujourd’hui. Pour faire un classement féminin, il faut que l’on soit au minimum quatre mais, même dans ce cas-là, on court quand même avec les garçons parce qu’une course à quatre, ce n’est pas très intéressant. Si on est moins de quatre, on est dans le classement avec les garçons.

Qu’est-ce qui explique selon toi cette faible représentation féminine dans ce sport mécanique qui, sur le papier du moins, paraît peut-être plus accessible que le sport automobile, par exemple ?

C’est vrai que, techniquement parlant, rien n’empêche les filles de venir au jet. Mais c’est un constat : dans cette discipline, il y a moins de filles que de garçons et je pense que c’est simplement dû au fait qu’elles montrent moins d’intérêt que les garçons pour les sports mécaniques.

En 2014, tu effectues tes débuts internationaux et tu termines l’année vice-championne du monde. Tu as 18 ans, tu partages ton quotidien entre ton sport et des études en ingénierie du bâtiment. Comment est-ce que tu parviens à conjuguer ces deux pans de ta vie ?

Quand j’étais au lycée, j’habitais chez mes parents et je pouvais m’entraîner quasi tous les week-ends mais les études sont également importantes dans notre famille. Nos parents nous ont toujours poussés à en suivre et le deal, c’était : tant que ça va à l’école, c’est OK pour faire ce que vous voulez à côté. En grandissant, ils nous ont mis en garde en nous expliquant que le sport, c’était bien mais que ça ne durait pas toute la vie, qu’il fallait penser à notre avenir.

©Estelle Poret/Facebook

Pour toi, l’idée était de trouver une voie professionnelle qui puisse aussi servir ta pratique sportive ?

Je me suis toujours dit que j’allais faire en sorte d’organiser ma vie pour mon sport mais sans avoir à dépendre de mon sport pour vivre. C’était l’idée de départ. Je me suis passionnée pour le bâtiment et les travaux parce que mon grand-père avait une petite entreprise de métallerie-serrurerie, que mon père faisait beaucoup de travaux et que mes frères étaient également dans un domaine touchant au bâtiment. Je voulais faire de l’architecture mais j’étais douée en maths, moins en dessin, et j’ai opté pour des études d’ingénieur. J’ai intégré une école à Biarritz, à 800 km de la maison. Pendant ces cinq années d’études, je savais que ça n’allait pas être facile de continuer le jet. Il aurait fallu pour cela que j’emmène ma machine, que je sache la manipuler seule, ce qui n’était pas encore le cas, et que je loue un garage. Je ne m’entraînais plus que pendant les vacances et les quelques week-ends durant lesquels je rentrais à la maison.

©Estelle Poret/Facebook

Tu as malgré tout continué à enrichir ton palmarès.

Le niveau, à cette époque-là, était moins élevé et comme je faisais ce sport depuis mon plus jeune âge, j’avais acquis pas mal d’expérience, ce qui me permettait de me débrouiller en compétition. Physiquement, j’étais un peu à la ramasse parce que je m’entraînais beaucoup moins qu’aujourd’hui, je subissais un peu mais, techniquement, malgré tout, j’avais toujours le niveau et ça m’a permis de continuer à faire des podiums et à devenir vice-championne du monde pendant mes études.

En 2020 et 2021, tu es de nouveau championne de France mais, en 2021, dans la catégorie SKI GP1 EXPERT, à savoir avec les hommes.

En championnat de France, les filles concourent dans une catégorie de puissance inférieure — GP3 — mais par la suite, j’ai dû monter en puissance pour me préparer au championnat du monde professionnel. Pour ce rendez-vous-là, filles et garçons ont les mêmes machines, il n’y a pas de différence en ce qui concerne le règlement technique.

©Estelle Poret/Facebook

Tu parles de puissance, c’est une question de chevaux ?

Oui, il y a des classes un peu comme en voiture : GP4, GP3, GP2, GP1 et plus le numéro est petit, plus la machine est puissante et le règlement est ouvert sur les coques, l’aérodynamisme…

Quel regard portent tes concurrents masculins sur toi ?

Mon objectif, dans un premier temps, était de devenir championne du monde chez les femmes et je m’entraînais avec les garçons pour pouvoir être suffisamment forte au moment d’affronter le gratin féminin. Ces courses, je les abordais sans pression, ce qui avait des avantages : comme j’étais une fille, perdre était normal et si je gagnais, c’était dingue. Cet état d’esprit m’a permis de me rendre compte que j’étais bien plus performante dans ces conditions-là qu’en condition de stress. J’ai travaillé en ce sens, ce qui m’a permis très vite d’être considérée comme une concurrente comme les autres, voire un peu plus parce que c’est un peu rageant, pour certains mecs, de se faire battre par une nana.

©Estelle Poret/Facebook

Dans ton plan de carrière, il y a aussi l’objectif de rentrer dans le top 5 des athlètes masculins, c’est-à-dire être une des cinq meilleures mondiales, tous sexes confondus, et participer à la plus grande compétition masculine au monde. Qu’est-ce que ça validerait chez toi de t’imposer chez les hommes ?

Je ne sais pas si je le fais forcément pour valider quelque chose, mais c’est vrai que c’est un objectif qui m’a toujours attirée, que j’ai toujours eu en tête. Je reste persuadée qu’en tant que fille, on doit s’investir plus qu’un homme mais que les femmes peuvent performer au plus haut niveau chez les hommes. Il y a encore, c’est vrai, des différences de traitement entre filles et garçons sur certaines courses open aux États-Unis, par exemple, alors l’idée est de se dire : « OK, on va aller courir chez les garçons et on va montrer qu’on peut être là ! »

Tu es la seule à avoir cette ambition ?

Je ne sais pas si les autres filles ont cet objectif-là en tête, mais je ne suis plus la seule à me mesurer aux garçons. Nous sommes désormais quatre ou cinq, venues de pays différents, à les affronter sur certaines courses. Cette année, aux championnats de France, on est trois filles à courir en catégorie pro avec les garçons. C’est chouette de voir de plus en plus de nanas qui osent le faire.

Est-ce que ça ne revient pas à mettre en lumière ce que tu évoquais au début de notre entretien, à savoir que la discipline manque cruellement de filles, ce qui vous contraint, vous compétitrices, à concourir contre les hommes ?

Oui, mais il faut quand même souligner qu’il y a des avantages à évoluer dans ces conditions-là parce que, comme je l’évoquais tout à l’heure, on a moins de pression quand on court avec les hommes. D’un côté, c’est horrible parce que ça veut dire qu’on considère de fait que l’on est moins fortes que les hommes mais en même temps, grâce à cela, je sens que nous les filles, nous nous sommes professionnalisées, que le niveau féminin a augmenté. Je n’en suis pas la seule responsable, on est une poignée de nanas à œuvrer pour cela et aujourd’hui, on est quatre ou cinq à faire partie des trente meilleurs pilotes du monde, hommes et femmes confondus.

Ça rejoint une autre de tes ambitions qui est, dis-tu, de laisser une trace. Ça signifie quoi pour toi, laisser une trace ?

J’aimerais inspirer, inspirer les jeunes et notamment les jeunes filles, qu’elles se disent qu’elles aussi peuvent se lancer, que ce soit dans le jet, la moto, la voiture, l’informatique… Je parle de cela en toute humilité, je ne suis pas la seule, je trouve même que l’on est de plus en plus nombreuses à aller dans ce sens, dans différents sports, différents pays et même s’il y a encore une grosse démarcation entre femmes et hommes et que l’on est encore loin de l’égalité en termes de nombre de pratiquantes, le fossé s’estompe petit à petit.

©April Marine

Tu es désormais pro, c’est un statut qui change beaucoup de choses ?

Oui, j’ai signé mon premier contrat pro en 2024 avec April Marine. C’est un statut qui a été compliqué à obtenir. Il y a un mois de cela d’ailleurs, j’ai cru que j’allais devoir remettre en question toute ma saison pour des raisons de budget. Année après année, on vise un peu plus haut et on a besoin d’un peu plus sur tous les plans : physique, mécanique, logistique… Je suis un peu entrepreneuse de ma carrière, il faut s’entourer d’une équipe mécanique, d’assistance, prévoir la logistique des voyages, trouver le budget, travailler avec mes partenaires parmi lesquels April Marine, MGE, communiquer et, à côté de ça, il faut s’entraîner et conjuguer ma pratique avec mon travail, à mi-temps, chez MGE.

C’est grâce à cette assise que tu peux te lancer de nouveaux défis, notamment une traversée de la Méditerranée en jet à bras, ça n’a jamais été tenté par une femme.

Oui, ce qui me tente, c’est le côté endurance, le côté sportif différent de celui que je vis en compétition pour faire passer ce message qui est que les femmes, il n’y a pas de limites, si on veut essayer, on y va. Quant à savoir quand je me lancerai, pour le moment je ne sais pas. Je me concentre sur le circuit parce que ça me réussit et que ça me demande déjà pas mal d’investissement mais, si j’ai le budget et le temps, c’est un projet qui est dans un coin de ma tête.

Estelle Poret, il y a 3 ans, racontait sa « saison noire ».

Comment tu vois ton avenir dans la discipline ?

Il y a eu beaucoup de changements pour moi lors des trois-quatre dernières années. Après l’école, j’ai monté mon entreprise dans le bâtiment, je faisais de la maîtrise d’ouvrage en travaux de rénovation puis je me suis associée avec mes frères pour reprendre des entreprises dans la menuiserie. Je faisais trop de choses en même temps et je me suis blessée trois fois alors j’ai arrêté quand j’ai signé mon premier contrat pro avec April Marine. Le sport, c’est vraiment ce que j’ai envie de faire et de faire à fond, je veux me donner les moyens d’y arriver. C’est comme cela que j’ai été sacrée championne du monde. Cette année, je vise encore le titre avec une organisation différente puisque j’ai repris un travail à mi-temps chez MGE, mais j’ai enfin trouvé l’équilibre parfait : le travail me permet de penser à autre chose qu’au jet et quand je suis au jet, ça me permet de revenir au travail ressourcée même si, pour l’un et l’autre, j’aimerais que les journées fassent plus de 48 heures.

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