Joy NevilleLa femme qui a sifflé l'Histoire

Joy Neville, la femme qui a sifflé l'Histoire
Elle a commencé par enfiler le maillot irlandais. Elle a fini avec le sifflet d'une Coupe du monde masculine dans la poche. Entre les deux : une décennie à briser des portes que personne n'avait songé à ouvrir. Joy Neville n'a pas demandé la permission.

Par Titaïna Loiseul

Publié le 07 avril 2026 à 15h09

Alors qu’elle entame sa reconversion d’arbitre, elle appelle un haut responsable du rugby irlandais. Et lui pose une question simple : une femme peut-elle arbitrer en Ulster Bank League Division 1A, le plus haut niveau irlandais ? Il répond : « Joy, ce ne sera pas de mon vivant ! ». Elle raccroche. Puis elle appelle David McHugh, son contact à la fédération irlandaise, et lui dit qu’elle est partante pour tenter un défi qu’on lui dit impossible à relever, celui d’arbitrer cette division. Ça va devenir son objectif. Bienvenue dans la méthode Neville.

Née le 24 juillet 1983 à Limerick, Joy Neville a d’abord été joueuse internationale irlandaise de rugby à XV et à sept, avant de se reconvertir en arbitre internationale. Troisième ligne de son état, elle a porté le maillot irlandais pendant une décennie, de 2003 à 2013, accumulant 70 sélections. En capitaine, elle mène l’Irlande à son premier titre au Tournoi des Six Nations en 2013 — et même au premier Grand Chelem de l’histoire de la sélection féminine irlandaise. Un palmarès qui ferait une belle fin de carrière. Pour Neville, c’était juste le début.

©Wikipedia

Le sifflet comme deuxième vie

Après le Grand Chelem de 2013, elle pose le maillot. Et elle prend le sifflet. Sans trop savoir où ça va la mener. Joy Neville s’inspire des grandes références de l’arbitrage : « Certains arbitres ont leurs propres mimiques et ils font ça tellement naturellement. Vous pouvez toujours essayer de les imiter, mais vous devez trouver votre style à vous. J’ai beaucoup appris de Johnny Lacey », confie-t-elle dans l’émission Entre les Lignes de World Rugby. Elle apprend vite. Très vite.

Elle fait ses débuts internationaux en tant qu’arbitre lors de la victoire de l’Italie sur le Pays de Galles en mars 2016. L’année suivante, elle dirige la finale de la Coupe du monde féminine 2017 entre l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande à Belfast. Ce match-là, Joy Neville l’a dans la peau : « Arbitrer la finale de la Coupe du monde féminine 2017 à domicile, c’était très spécial. Probablement parce que j’avais joué deux Coupes du monde sans jamais approcher une finale », dit-elle en souriant. La même année, World Rugby lui remet le prix de l’Arbitre de l’année. Une récompense que l’arbitre de légende Nigel Owens salue d’un lapidaire : « C’est tellement mérité ».

Briser le plafond de verre, une première à la fois

Ce qui fait la singularité de Joy Neville, ce n’est pas une performance isolée. C’est la série. Première femme à arbitrer un match de Coupe d’Europe en 2017, première à arbitrer un match de Pro14 (aujourd’hui United Rugby Championship) en 2018. Le 15 décembre 2017, elle devient la première femme à arbitrer un match de rugby à XV masculin, lors de la 4e journée de Challenge européen entre l’Union Bordeaux-Bègles et l’Enisey-STM. Dans les vestiaires avant le coup d’envoi, des joueurs ricanent. Elle gère : « Je me suis dit que je devais gérer ça avant le début du match, sinon j’allais avoir des problèmes pendant ». Elle gérera.

En 2020, elle marque l’Histoire une fois de plus en devenant la première femme à exercer le rôle d’arbitre vidéo (TMO) dans une grande compétition internationale masculine, lors de l’Autumn Nations Cup. Puis, après une pause pour la naissance de son fils Alfie, elle revient en 2022. Et remet ça. En 2023, lors de la Coupe du monde masculine en France, elle est sélectionnée comme arbitre vidéo et supervise cinq matchs de la phase de poules. Première femme à officier dans un Mondial masculin. Encore.

Joël Jutge, responsable des arbitres à World Rugby, qui l’a observée de près, analyse son secret : « Ça donne une compréhension du jeu, la connexion avec les acteurs et les actrices. On voyait beaucoup d’honnêteté, une volonté d’être équitable ». Son credo à elle ? Rester humaine sur le terrain et garder son sens de l’humour.

Le sifflet final, et une porte ouverte

Le 14 avril 2024, au Stade Jean-Bouin à Paris, Joy Neville dirige son 27e et dernier match international : France-Italie, Tournoi des Six Nations féminin. La boucle est bouclée — elle accroche le sifflet là où tant de premières fois ont eu lieu. Elle confie à World Rugby : « J’ai accumulé tellement de souvenirs, que ce soit en tant que joueuse ou en tant qu’arbitre. Je ne crois pas avoir pris le temps de vraiment réfléchir à toutes ces expériences que j’ai eues. J’ai vraiment hâte de prendre un moment pour respirer et savourer pleinement ces instants ». Autour d’elle, les hommages pleuvent. La joueuse française Romane Ménager salue « une vraie figure du rugby féminin et même du sport féminin en général ». Sir Bill Beaumont, président de World Rugby, la qualifie de pionnière « qui ouvre la voie pour les futurs arbitres hommes et femmes ».

Elle ne part pas vraiment. Joy Neville endosse le rôle d’entraîneure en chef des officiels de match du XV féminin élite avec World Rugby. Il s’agit maintenant de transmettre, de former, d’ouvrir encore. « J’espère avoir abattu ces portes pour Hollie, Aimee et d’autres, pour leur faciliter le chemin — parce que ce n’est pas facile dans un environnement dominé par les hommes », dit-elle en pensant à la génération qui suit. Hollie Davidson. Aimee Barrett-Theron. Et toutes celles qui viendront.

À la question posée il y a des années : une femme peut-elle arbitrer au plus haut niveau ? Joy Neville a répondu avec ses actes. « On m’avait dit qu’aucune femme ne pourrait le faire, et je l’ai fait. Donc j’en suis très fière ». C’est tout.

Ouverture ©World Rugby

D'autres épisodes de "Rugby, ces filles qui transforment l'essai"

Vous aimerez aussi…

Oïana Trillo : « Le sauvetage côtier, c'est dépassement de soi et sensations fortes ! »

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une Pamela Anderson made in France (la sauveteuse en mer Oïana Trillo sur notre photo), une handballeuse militante, une skieuse qui a une bonne descente, une philosophe qui parle de sport comme personne… C’est le meilleur d’ÀBLOCK! cette semaine !

Lire plus »
Mary Davis

Mary Davis, la femme qui ouvre le monde du sport aux handicapés mentaux

À la tête de l’organisation des jeux mondiaux Special Olympics pour les athlètes ayant un handicap mental, Mary Davis emploie son énergie à supprimer les barrières de l’accès au sport. Sa mission ? Favoriser une plus grande inclusion, afin de changer des vies et de faire évoluer les mentalités. Portrait de l’une des dirigeantes sportives les plus influentes en 2020.

Lire plus »
Karen Chataîgnier : « Il y a quelque chose de sacré dans le discours d’Alice Milliat. »

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Des épreuves éprouvantes en altitude, des femmes en selle, une humoriste engagée (Karen Chataîgnier sur notre photo), une cycliste solaire, une super-héroïne à cheval et une nouvelle Question qui tue, c’est le meilleur d’ÀBLOCK! cette semaine.

Lire plus »
Yohan Penel : « Tout est réuni pour faire du badminton un modèle sportif d’égalité et de mixité. »

Yohan Penel : « Tout est réuni pour faire du badminton un modèle sportif d’égalité et de mixité. »

Le jeune président de la fédé de badminton qui entend faire de son mandat une réussite sur le plan des enjeux sociétaux et ainsi « mettre l’humain au cœur de la performance sportive et sociale du badminton » a bien l’intention d’attirer les filles dans ses filets…des terrains de bad. À l’heure où, hélas, les compétitions interclubs se transforment en championnat masculin faute de compétitrices.

Lire plus »
Joanna : « Le sport c’est comme une drogue qui procure du bien-être en doses d’endorphines sécrétées en cours »

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

L’histoire du lacrosse féminin, future discipline olympique, une championne qui bouscule le hand tricolore, un décryptage juridique et deux témoignages passionnés (dont celui de Joanna sur notre photo), c’est le meilleur de la semaine sur ÀBLOCK!. Bon rattrapage !

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner