Marion Desquenne « Dans le skate, tu rencontres des filles qui gomment leur féminité. C’est une sorte d’armure. »

Marion Desquenne : « Dans le skate, tu rencontres des filles qui gomment leur féminité. C’est une sorte d’armure. »
Elle est photographe et réalisatrice de documentaires. Son dernier film, « Bande de skateuses », est une épopée immersive sur l'explosion du skateboard féminin en France. Partie à la rencontre de plusieurs générations du milieu de la glisse sur bitume, Marion Desquenne en a rapporté un témoignage qui va au-delà de la simple pratique du skate et en dit long sur une société qui a encore du boulot en matière d’égalité des genres.

Par Sophie Danger

Publié le 28 septembre 2022 à 6h53, mis à jour le 13 janvier 2025 à 16h34

Marion, tu es photographe, réalisatrice et tu as notamment à ton actif quatre documentaires sur le skate dont un, « Bande de skateuses », s’intéresse à la pratique au féminin. Dans ce film, il est souvent question de légitimité, ce qui fait également écho à ton parcours personnel : tu as découvert le skate au début des années 2000 par l’intermédiaire de ton compagnon de l’époque et, pendant une dizaine d’années, tu vas rester à la marge en documentant le milieu via la photo, la vidéo sans jamais passer le cap de te lancer. Qu’est-ce qui t’en a empêchée ?

Tout cela remonte à 2005 environ et, à l’époque, il y avait, officiellement, trois filles qui skataient.

Moi, j’arrivais de la glisse, mais du ski que j’ai pratiqué à haut niveau. J’ai appris à glisser de face et je me répétais tout le temps que, comme je n’avais pas appris à glisser en latéral, je ne monterais pas sur une board mais, en réalité, ça va au-delà de ça.

Je n’ai pas essayé parce que, à ce moment-là, c’était le truc de mon copain, pas le mien. J’étais, malgré tout, fascinée par le rapport à l’image des skateurs, la créativité du milieu.

Neuf ans plus tard, lorsqu’il m’a quittée, je me suis demandée si j’allais continuer à traîner ou pas dans ce milieu qui était finalement devenu le mien.

J’ai choisi de continuer parce que j’y étais attachée mais aussi par revanche amoureuse. Peu à peu, j’ai rencontré des amateurs beaucoup plus ouverts et, de fil en aiguille, je suis montée sur une board, mais il m’a fallu quelques années encore pour franchir le pas.

Avec le recul, je me dis que, si je n’avais pas passé toutes ces années sur le banc de touche, je n’aurais pas appris à filmer, à photographier.

Le skate, même s’il y a un collectif, c’est une pratique solo. Quand tu es dedans, tu n’a qu’une envie : progresser. Il ne faut alors penser qu’à toi tandis que, quand tu es le filmeur, tu es entièrement dédié aux autres. 

Cette légitimité que tu évoques, elle est au coeur de la pratique sportive féminine en général mais on a la sensation, peut-être infondée, qu’elle est encore plus prégnante dans les sports de glisse. Toi qui viens du ski, est-ce que tu as ressenti la nécessité de montrer patte blanche dans ces disciplines ?

Bien sûr qu’il faut montrer patte blanche ! Moi, j’ai dû faire mes preuves en tant que tout : en tant que photographe, en tant que documentaliste et je dois les faire encore maintenant.

Ce film, « Bande de skateuses » c’est, en quelque sorte, l’aboutissement de mes années de lutte. Quand tu fais un film, c’est rare de parler au « je », mais tout ce que disent les filles dans mon documentaire, je pourrais le dire moi aussi. Leur récit, c’est tout ce que l’on a enduré les unes et les autres.

Le skate c’est un truc de « viril » donc les filles ne doivent pas en faire. Le skate est un milieu qui a des codes. C’est comme en surf, s’il n’y a pas un type qui te dit : « Il y a session ce matin à la ‘’Nord’’», tu ne le sauras jamais.

En skate, c’est la même chose. Tu es invitée ou tu ne l’es pas et, avant d’être invitée, il se passe du temps, d’autant plus que les places sont chères. Il faut justifier du fait d’avoir sa place et moi, c’est passé par la caméra.

Dans « Bande de skateuses », tu pars à la rencontre d’une poignée de filles de tous âge. Parmi elles, il y a notamment Claire Barbier, pionnière, qui a commencé en 1998 et qui a lancé un forum internet pour regrouper les quelques pratiquantes qui avaient osé se lancer. Le skate, c’est une pratique qui est née dans les années 50. Comment est-il possible que les filles aient été si longtemps mises de côté ? 

Toutes les filles, à part les très jeunes, sont toutes plus ou moins passées par là. C’est pour cela que tu rencontres souvent des filles un peu « garçon », des filles super courageuses qui, parfois, gomment leur féminité. C’est une sorte d’armure.

Ma pote Chloé Bernard, qui vit à Marseille, a ouvert, l’an passé, un cours dédié aux filles. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas mesuré à quel point le fait de se retrouver entre filles créé une sorte de langage, qu’elle n’avait pas mesuré à quel point la pratique du skate l’avait interpellée dans sa féminité, dans son rapport au corps.

Aujourd’hui, à 30 ans, elle dit redevenir femme après avoir caché ça pendant dix ans au profit de la pratique. Pour certaines, cela ne pose pas de problème, comme moi par exemple qui ai cette ambiguïté de genre sur laquelle je joue et qui m’arrange bien mais, le but, et c’est pour ça que j’ai fait ce film, c’est que le skate soit ouvert à toutes.

C’est un milieu qui a été très fermé, il a fallu batailler mais, je pense aujourd’hui, que l’on a vraiment passé un cap même si, à l’avenir, d’autres problématiques vont émerger.

C’est assez paradoxal que ce milieu qui incarne la liberté, le hors système, la contre-culture soit si peu ouvert aux femmes…

Il n’y a pas que les femmes qui soient concernées, il y a également les homosexuels. C’était un sujet tabou. Le premier à avoir fait son outing, c’est Brian Anderson et ça date de trois-quatre ans.

Chez les filles, en revanche, et particulièrement chez les streeteuses, il y a une proportion d’homosexuelles énorme et complètement assumée. Pourquoi ? Ce sont des sujets trop importants pour être traités en surface mais, ce qui est sûr c’est que, sur le terrain, et pendant des années, les filles avaient à être au moins neutres car tu es dans la rue et la rue, à 80 %, est masculine.

Lorsqu’on suit le parcours de ces filles dans ton film, on se demande finalement par quel miracle la pratique au féminin, même confidentielle, est parvenue à faire surface et surtout à perdurer ?

Parce qu’il y avait des Claire Barbier ! À partir du moment où elle est montée sur une board, c’est devenu sa vie et vingt ans après, ça l’est encore. Elle a dédié sa vie à ça.

Le skate, au final, c’est une affaire de passion et de passionnés. Dans le film, on voit plusieurs générations et le lien entre elles, c’est ça, cette passion pour la planche à roulettes, le plaisir d’essayer et de rentrer un trick avec le shoot d’endorphines pures qui va avec.

Aujourd’hui, le skate est à la mode et on en a facilité le premier accès : tu en fais comme tu pourrais faire du tennis, il y a des skate clubs, ça rassure les parents.

Vingt ans auparavant, ce n’était pas comme ça, il fallait aller dans la rue et il fallait tout gagner.

La skateuse française Madeleine Larcheron…©Jeff Ruiz

D’autant qu’elles jouaient gros : il leur fallait s’imposer mais aussi essayer d’embarquer d’autres filles avec elles…

Je crois qu’elles s’en foutaient d’être filles ou garçons, elles étaient des skateuses, elles avaient touché à la board et elles ne pensaient plus qu’à ça !

Ce que tu sens, vingt ans après, c’est que, même si le milieu est toujours très masculin, les filles sont certes toujours en minorité dans les skateparks, mais en proportion plus importante. 

Tu évoques aussi, pour expliquer cette montée en puissance des filles, le fait que le skate soit devenu discipline olympique.

Oui, en 2017, on apprend qu’il y aura du skate aux Jeux Olympiques. C’est une nouvelle que le milieu n’a pas accueilli à bras ouverts mais il n’empêche que cela a imposé qu’il y ait vingt filles et vingt garçons en street et en bowl.

À partir de ce moment-là, tous les pays qui doivent intégrer des filles en équipe nationale se disent : « Merde, mais elles sont où ? ».

Dans la foulée, les marques se posent la même question et, à leur tour, découvrent qu’il y a des filles. Par opportunisme, elles comprennent qu’il y a un marché et que, si elles commencent à les visibiliser, ça va faire des émules.

En France, la Fédération avait fait son boulot. Ses représentants avaient commencé à identifier les skateuses dès 2013.

Créer des championnes est une question de moyens et c’est toute une filière qui doit se féminiser pour que les résultats arrivent.

La championne de skate française Charlotte Hym… ©P.A Lalaude

Finalement, il y a eu plus de mixité dès lors qu’une partie du milieu a accepté de rentrer plus ou moins dans le système à travers les Jeux Olympiques…

C’est dans la rue, dans l’espace public, qu’il y avait le plus de résistances et qu’il a fallu s’ouvrir.

En ce qui concerne les compétitions, je pense qu’il y avait plus cette habitude de voir des filles même si elles étaient peu nombreuses. Les Jeux Olympiques, d’un point de vue médiatique, ça a permis de montrer les filles et donc de banaliser leur présence.

Je discutais avec un ami à Jemmapes, il y a quelques jours, et il me disait que c’était fou le nombre de nanas qu’il croisait en train de skater dans la rue et que ça faisait plaisir, ça montre bien que tout cela est très nouveau alors qu’on est quand-même en 2022 ! 

©Clément Chouleur

Dans « Bande de skateuses » tu donnes la parole aux toutes jeunes skateuses qui, visiblement, se sentent moins concernées que leurs aînées par ces questions de mixité et de partage car elles n’ont pas vécu les mêmes choses. C’est important de les sensibiliser et de rester vigilantes ?  

Bien sûr. Moi, je suis pour la transmission. « Bande de skateuses » était l’occasion de faire un état des lieux de l’histoire des filles dans le skate et, évidemment, le combat n’est pas terminé du tout.

En ce qui concerne les sponsors, par exemple, les filles te disent qu’elles n’ont pas le même traitement, qu’elles ne sont pas payées pareil. Les sponsors font des progrès mais on est loin de la parité et ça vaut dans tous les domaines : les moniteurs, les juges, la documentation…

Si on laisse les mecs documenter cette histoire, ce sera toujours biaisé car les regards ne sont pas les mêmes, il faut une parité et elle n’est pas là.

En ce qui concerne les petites, elles ne se posent pas la question. Elles sont des filles, elles ont envie de faire du skate, elles ne voient pas où est le problème et tant mieux. Pour le reste, ce n’est pas du tout gagné.

Et en étant sportives de haut niveau, si d’aventure elles font carrière, elles auront à batailler dix fois plus que les mecs pour avoir les moyens de vivre de leur sport.  

Durant le tournage, tu as fait se croiser trois générations. Est-ce qu’au cours des échanges que tu as pu avoir avec les unes et les autres, tu as parfois été surprise, par des anecdotes, un discours, un comportement ? 

Ce qui est chouette, c’est de se dire que mettre des filles ensemble, partager ces moments entre nanas, ça crée une forme de langage, une force que tu ne mesures pas forcément.

J’ai été contente de pouvoir documenter l’explosion du skate féminin parce que je voulais absolument que ces jeunes filles, qui sont nées avec les JO, qui sont des compétitrices, connaissent le skate de rue, qu’elles sachent ce qu’était un trip en dehors des stages de l’équipe de France, qu’on leur fasse vivre des trucs de filles entre filles.

Qu’elles comprennent tout ça est essentiel, parce que le skate est en train de muter, si elles n’ont pas ce background là, on va perdre de l’ADN de la culture skate.

L’histoire du skate féminin, c’est une histoire dans l’histoire mais c’en est une malgré tout. 

  • Le film « Bande de Skateuses » est disponible sur la plateforme My Canal 

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