Marie Robert : « La défaite, c’est le chagrin. Mais il faut la regarder en face. »

Manon Disbeaux : "En natation synchronisée, on se soutient, on se relève ensemble."
L’échec est douloureux, mais il est inhérent à la vie humaine. Il a quelque chose de suffisamment grave pour être grandiose...

Par Marie Robert, philosophe, professeure de lettres*

Publié le 15 novembre 2022 à 12h30, mis à jour le 26 février 2025 à 17h56

Perdre et gagner. Gagner et perdre. Le duo infernal auquel doivent faire face tous les compétiteurs. Si la victoire semble émotionnellement évidente, que faire de la défaite ?

Il y a cette phrase de Michel Serres que j’ai souvent en tête : « La philosophie, cela sert à savoir perdre ». Et déjà dans cette parole, on perçoit toute l’ampleur de la difficulté : pour faire face à une défaite, les sportifs le savent mieux que personne, il faut mobiliser des outils qui nous permettront de l’intégrer, et peut-être même de la dépasser.

Mais au fond, qu’est-ce qu’une défaite ? Est-ce la même qu’une erreur ou un échec ? Les frontières sont poreuses entre les différentes notions et se distinguent plutôt en termes de degrés. L’échec est plus solennel, il nous impose de revoir le système tout entier.

La défaite est le fait de perdre une partie, une bataille, une compétition. Elle dérange, bouleverse, nous décourage, mais n’implique pas nécessairement qu’on remette en cause toute la chaîne qui nous y a conduit. L’erreur, elle, est une étape clé dans l’apprentissage. Elle permet de solidifier ses acquis, de les comprendre, de savoir les apprivoiser, de ne pas agir au hasard, ou avec hésitation. Présenter de cette façon, les enjeux se répartissent habilement.

L’échec est douloureux, mais il est inhérent à la vie humaine. Il a quelque chose de suffisamment grave pour être grandiose. Le philosophe Charles Pépin en a fait un livre, Les vertus de l’échec. Il nous explique avec finesse, combien cette expérience fondatrice peut nous rendre plus combatifs ou plus sages. Elle peut être une occasion de mieux entendre notre désir profond, de nous rendre disponibles pour de nouvelles voies, plus libres de nous tromper et de progresser.

De l’autre côté, l’erreur, elle aussi, mérite d’être perçue différemment. Elle est un levier d’amélioration car c’est dans l’erreur que se fonde la capacité de réussite si tant est que l’on accepte de se corriger.

Mais dans tout cela, qu’en est-il de la défaite ? La simple défaite. Dans cette grande entreprise de revalorisation et d’opportunités, elle semble presque triviale. Difficile de l’habiller d’autre chose que de cette mélancolie qu’elle suscite.

©Stéphane Kempinaire

La défaite, c’est le chagrin. Le vrai chagrin, lorsqu’on rentre dans le vestiaire et qu’on vient de perdre un match, les larmes dégoulinant sur les joues. Il y a quelque chose d’inhérent à l’enfance dans la défaite. Elle est passionnante, parce qu’inconsolable.

Dans la défaite, il a l’idée d’être privé de la fête. On n’aime pas perdre et aucune stratégie de développement personnel n’enlèvera ce sentiment. La défaite prend de l’ampleur car on ne peut pas la transformer en « autre chose ». C’est donc ici qu’elle devient un sujet philosophique car il faut être capable de la regarder en face, pour ce qu’elle est : la mort d’une espérance qui souvent nous renvoie au silence.

La défaite, acceptée, en appelle à l’humilité. Le terme latin humilitas dérive de humus, la terre. Le philosophe Thomas d’Aquin fait de l’humilité une authentique vertu dans sa Somme théologique. La défaite dispense une leçon d’humilité car elle invite à prendre conscience de ses limites, à se réajuster. Le moi est purifié par une petite cure de modestie, et peut à nouveau se remettre à la tâche.

Vive la défaite, c’est la victoire de demain !

 

  • *Prof de lettres et de philosophie, auteure de livres d’approche philosophique à travers des situations du quotidien, créatrice du compte Insta @philosophyissexy, Marie Robert convoque les penseurs pour mieux éclairer notre moi et notre monde. Pour ÀBLOCK!, elle a accepté d’instiller un peu de philo dans le sport. Et c’est aussi décalé qu’enthousiasmant.

 

  • Photos Manon Disbeaux, championne de natation synchronisée : « Perdre, pour moi, c’est lorsque l’on sort de l’eau et que notre entraîneur nous dit que nous n’avons pas nagé à notre niveau. Plusieurs fois, nous avons vu notre coach, avec les larmes aux yeux. Eh bien, pour moi, même si on est derrière nos concurrentes à ce moment-là, je n’appelle pas ça perdre. »
Ouverture Manon Disbeaux

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