Aurélia Mardon « L’escalade reproduit certes des inégalités de genre, mais les jeunes ne s’arrêtent pas pour autant. »

Kids Aurélia Mardon  « L’escalade reproduit certes des inégalités de genre, mais les jeunes ne s’arrêtent pas pour autant. »
Elle est sociologue et travaille depuis plusieurs années sur les loisirs des jeunes et leurs rôles dans l’incorporation des normes sociales. Dans son ouvrage « Prendre de la hauteur » sur le monde de l'escalade amateur, Aurélia Mardon rassemble une étude inédite sur la fabrique du genre à l'adolescence dans cette discipline qui grimpe.

Par Alexandre Hozé

Publié le 04 février 2025 à 9h58, mis à jour le 05 février 2025 à 14h32

Vos travaux portent sur le corps, le sport et l’adolescence. Vous venez de publier « Prendre de la hauteur »*, un livre dans lequel vous proposez un autre regard sur une pratique souvent perçue comme égalitaire, l’escalade. Pourquoi avoir choisi cette discipline pour votre étude sur la fabrique du genre à l’adolescence ?

Je connais moi-même la discipline, j’ai grimpé pendant vingt-cinq ans, et ça m’a donné l’idée d’aller interroger les effets d’un sport dans lequel la mixité est importante. Aujourd’hui, dans les clubs de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade (FFME), à l’âge de l’enfance et de l’adolescence, il y a presque autant de filles qui pratiquent que de garçons. C’est un sport qui atteint presque la parité, ce qui me permet d’analyser les effets de cette forte mixité sur l’identité sociale des jeunes et sur la fabrique du genre, donc sur la construction de leur corps et la construction de leur identité.

Et puis, l’escalade est un sport en pleine expansion, notamment par le biais des salles privées, qu’elles soient de blocs ou de voie, mais c’est aussi une pratique sportive qui touche les classes moyennes et les classes supérieures. C’était donc l’occasion de travailler sur la fabrique du genre dans ces classes sociales qu’on connaît un petit peu moins dans les études sociologiques. Il y a davantage de travaux sur les classes populaires, et là, c’était l’occasion d’aller se renseigner, se documenter sur les manières avec lesquelles se fabriquent, par le biais du sport, des masculinités et des féminités dans ces milieux à fort capital économique.

Mais je n’ai pas travaillé exclusivement sur des enfants issus de classes supérieures, les clubs d’escalade font de véritables efforts d’inclusivité. Cela m’a permis de comparer les effets de la mixité en fonction des appartenances sociales des enfants. 

Aurélia Mardon

Comment les encadrants utilisent-ils la mixité dans leurs techniques d’enseignement ? 

C’est assez variable et compliqué à résumer. Dans le livre, je me suis attachée à montrer qu’il y avait des contextes assez différents. Certains et certaines essaient de faire varier les apprentissages et de les dégenrer, en proposant par exemple aux garçons, qui majoritairement aiment bien développer leur force, de plutôt faire des étirements, des exercices pour gagner en souplesse, et inversement pour les filles. Il y a dans certains contextes des enseignants qui mènent une réflexion sur la question du genre et les apprentissages genrés. 

Dans d’autres contextes, il n’y a pas de réflexion autour du genre. Ce qui est dommage car laisser la mixité s’organiser en supposant que les filles et les garçons vont se mélanger, c’est peu réaliste. Dans la majorité des cas, les filles vont se mettre d’un côté et les garçons de l’autre. Il faut organiser la mixité, on le sait depuis longtemps. Il faut également éviter une opposition entre le groupe de garçons et le groupe de filles, qui va accentuer une division de genre qui s’exprime déjà fortement à ces âges, notamment au collège. 

Il faut donc éviter tout cela, d’autant plus que les grimpeuses et grimpeurs adolescents sont à la recherche de cette mixité. Ils ont jeté leur dévolu sur ce sport-là, parce que justement c’est un sport mixte. J’ai retrouvé cette envie dans plusieurs entretiens avec eux. Ils savent que ça va leur permettre de développer une sociabilité mixte, de faire des rencontres, d’avoir des amis. Et ça, c’est très important aussi du point de vue des enfants et des adolescents. 

©Pexels/Tima-Miroshnichenko

Ces différents positionnements des encadrants, on les retrouve aussi bien dans des groupes loisir que dans des groupes de compétition ? 

Dans les groupes loisirs, il y a vraiment une entraide qui ressort. Une entraide entre les filles et les garçons, entre tous les jeunes en fait. Et ça, c’est souvent favorisé par les moniteurs et les monitrices. Ce n’est pas le cas dans tous les clubs, mais ça peut s’observer dans certains cas. Donc ça, c’est intéressant. 

Quand on rentre dans une logique de compétition, l’émulation est plus forte. Elle peut tirer vers le haut, pousser à se dépasser… Je n’ai pas observé le haut-niveau mais l’émulation y est encore plus présente. Une tendance que j’ai particulièrement notée tout de même, c’est la volonté chez les garçons de vouloir conserver une sorte de prérogative autour de la puissance musculaire. Cela peut prendre la forme par exemple de grimper davantage dans des murs en devers, plus exigeants physiquement.

Et là encore, les encadrants vont chacun avoir leur réponse à cela. Certains vont jouer sur l’opposition filles-garçons, d’autres feront particulièrement attention d’éviter ce terrain… En fin de compte, les différents positionnements des encadrants sur la mixité se retrouvent aussi bien dans les groupes loisirs que compétitifs. 

©️Arkose Strasbourg-Saint-Denis/Instagram

Cette étude, que nous dit-elle finalement ?

Je suis une sociologue critique qui va chercher à comprendre comment une ou des activités sportives vont favoriser la reproduction des inégalités entre les filles et les garçons dans le sport. Mais en même temps, je me suis intéressée aux raisons de cette envie de grimper, qu’est-ce qui fait que des adolescents ont envie de ça, et qu’est-ce qui fait qu’ils restent aussi à l’escalade pendant toute leur adolescence. 

Je me suis beaucoup intéressée à l’implication sportive, aux freins et aux ressorts qui expliquaient cet investissement des filles et des garçons. Et c’est vrai que parmi les ressorts, il y a ces bénéfices en termes de sociabilité, le fait qu’on puisse se faire des amis, partir en vacances ensemble, vivre des expériences fortes émotionnellement pendant les compétitions, partir en falaise, grimper à Fontainebleau… Ce sont des expériences marquantes pour ces jeunes sportifs. 

L’escalade reproduit certes des inégalités autour du genre, mais les jeunes ne s’arrêtent pas pour autant. Certains et certaines s’y investissent corps et âme, grimpant plus de dix heures par semaine sans être professionnel. Ce sont ces ambivalences et leurs raisons qui m’intéressaient et qui sont particulièrement intéressantes. 

©Pexels/Davyd Bortnik

Concentrons-nous sur les jeunes filles. Qu’est-ce qui les pousse à s’essayer à l’escalade ? 

Il y a de nombreuses situations, je vais parler des plus fréquentes selon mes observations. L’escalade peut être suggérée par les parents, parce qu’ils considèrent que c’est une activité mixte qui n’est pas trop stéréotypée du point de vue du genre. Forcément, ils ont davantage envie de privilégier ce type d’activité pour leurs enfants et notamment pour leurs filles. 

Il y a aussi cette idée que l’escalade est une activité qui va permettre de développer l’état d’esprit de compétition. Certaines familles des classes supérieures et des classes moyennes qui ont envie de développer ce côté compétitif pour leurs filles vont donc privilégier ce genre d’activité en compétition. Il y a des jeunes filles qui voient également l’escalade comme une activité casse-cou. En réalité, tout est très sécurisé, mais l’image ramène à ce côté spectaculaire. Là encore, ça convient aux parents sur le modèle de féminité qu’ils souhaitent pour leur fille.

©Pexels/Vladvictoria

Vous parliez d’un fort investissement des jeunes dans l’escalade. Quelles en sont les raisons, spécifiquement pour les jeunes filles ? 

Les bénéfices corporels, le corps se sculpte avec l’escalade. Ce qui est vrai pour les garçons également bien entendu. Il y a aussi la sociabilité évoquée plus haut, plusieurs jeunes avec lesquels j’ai échangé m’ont confié que leurs meilleurs amis venaient de l’escalade. 

L’investissement est également d’autant plus fort quand des résultats en compétition font leur apparition. Ces victoires entraînent une notoriété pour ces jeunes filles, une valorisation. Pour elles, et également pour leurs parents, qui peuvent alors se mettre à s’investir dans les clubs, ce qui peut motiver davantage leur enfant. Les jeunes filles qui ne connaissent pas ces résultats sont plus susceptibles d’arrêter l’escalade. 

À quelles critiques les jeunes grimpeuses sont-elles le plus fréquemment confrontées dans le monde de l’escalade ? 

Cela renvoi à leur corps, à leur musculature. Certaines vont développer un style de grimpe plus en puissance, en force, ce qui va développer leurs épaules, leurs bras, leur dos… Elles transgressent les normes corporelles du genre féminin. Les principales critiques sont sur ce sujet. 

Comment réagissent-elles à ces critiques ? 

D’après ce que j’ai recueilli comme témoignages, c’est tellement important pour ces jeunes filles de progresser, que celles qui se sont engagées pour développer leur musculature n’ont que faire de ces critiques. 

Mais ces remarques ont tout de même un effet, elles renvoient à une norme corporelle à laquelle la majorité des jeunes filles adhèrent. Celles qui transgressent ces normes ont eu une socialisation particulière. Elles ont souvent été « la fille de leur père », des filles qui ont été socialisées par leur père sur le sport. Forcément, elles sont moins réticentes à développer leur musculature, aimer la musculation….

Je partage quelques portraits de jeunes filles dans cette démarche dans l’ouvrage. Mais ce n’est pas la majorité, c’est vraiment une minorité. Les autres jeunes filles vont plutôt respecter les normes corporelles et développer le côté placement, technique, force dans les doigts… Elles vont tout de même se servir de ces compétences pour concurrencer les garçons, en trouvant d’autres manières de grimper, ce qui est positif. 

C’est ça que j’ai trouvé intéressant dans l’escalade, cette discipline permet de développer une certaine capacité d’agir au niveau individuel. Ces adolescentes ont conscience d’avoir des atouts et de les développer, et ça, c’est important en termes de pouvoir, en termes de compétence, de confiance en soi. 

Vous aimerez aussi…

Elisa De Santis : « Quand je joue au flag football, je deviens un chat sur le terrain. »

Elisa De Santis : « Quand je joue au flag football, je deviens un chat sur le terrain. »

Pionnière du flag féminin en France, ambassadrice à l’international, Elisa De Santis, 34 ans, est bien dans ses crampons. Alors que ce sport méconnu, petit frère du foot américain, court vers la discipline olympique, celle qui est l’une des meilleures joueuses du monde ondoie avec une agilité sans pareille sur les terrains, une décontraction de façade mais une concentration de pro.

Lire plus »
Fanny Horta : « Depuis les Jeux, j’ai coupé avec le rugby, j’en avais besoin. »

Fanny Horta : « Depuis les Jeux, j’ai coupé avec le rugby, j’en avais besoin. »

Elle a mis un terme à sa carrière à l’issue des JO de Tokyo. Fanny Horta, vice-championne olympique de rugby à 7, en a terminé avec la compétition mais pas avec le terrain. Engagée dans la commission des athlètes pour Paris 2024, elle ambitionne, à l’avenir, d’accompagner, à son tour, des groupes sur le chemin de la performance et de la réalisation de soi. Rencontre avec une fille qui sort de la mêlée.

Lire plus »
Émeline Pierre : Itinéraire d’une gymnaste devenue sirène

Émeline Pierre : Itinéraire d’une gymnaste devenue sirène

Une chute du haut de la poutre et elle a touché le fond…de la piscine. Gymnaste au rêve brisé, sa reconversion dans la para-natation était presque une évidence pour celle qui a toujours été une excellente nageuse. Émeline Pierre est aujourd’hui l’une des promesses de médaille française aux Jeux Paralympiques de Paris. Portrait d’une championne qui veut transformer l’eau en or.

Lire plus »
Greta Andersen

Greta Andersen, la nageuse qui a failli se noyer aux JO

Elle a appris à nager sur le tard, ce qui ne l’a pas empêchée de marquer de son empreinte l’histoire de la natation mondiale. Greta Marie Andersen, bientôt 94 ans, a porté haut les couleurs du Danemark en bassins et en eau vive. Un parcours extraordinaire qui aurait pu connaître une issue dramatique lorsqu’elle manqua, de peu, se noyer lors des Jeux Olympiques de Londres, en 1948. Portrait d’une nageuse « à la coule ».

Lire plus »
Best-of vidéo 2024 Paroles de championnes

Best-of ÀBLOCK! 2024, Paroles de championnes

Une seule question : Qu’est-ce qu’il te faut pour être ÀBLOCK! ? Et des réponses bien différentes selon les sportives (et quelques sportifs !). Une seule question, mais d’importance pour boucler cette année 2024 et repartir ÀBLOCK! pour 2025…

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner