Maryline Nakache « Je suis nomade, sauvage, je cours où et quand je veux ! »

Maryline Nakache « Je suis nomade, sauvage, je cours où je veux ! »
Depuis son entrée fracassante en 2018 dans le monde du trail, elle trace son bout de chemin avec un naturel bluffant. Dans son van, Maryline Nakache parcourt le monde pour dénicher les courses qui la feront vibrer. Elle vient de remporter son 4e Marathon des Sables et, cette fois-ci, au scratch. Une première. À 41 ans, cette fille libre comme l'air n'a pas fini de prendre ses jambes à son cou.

Par Claire Bonnot

Publié le 30 mars 2026 à 7h00, mis à jour le 30 mars 2026 à 8h08

Il faut qu’on parle tout de suite de ton exploit de janvier dernier… Après deux victoires au Marathon des Sables Legendary, en 2023 et 2025, tu viens de remporter la première édition du Marathon des Sables Ultra en 18h17 – 161 km de course entre sable et dunes en auto-suffisance sur 1300 m de dénivelé – devant le premier homme, soit une victoire au scratch ! Que s’est-il passé en toi quand tu as compris que tu gagnais tous genres confondus ?

Ça m’a fait bizarre ! Il faut savoir qu’il n’y avait pas un niveau exceptionnel non plus, il faut remettre les pendules à l’heure. Chez les gars, peut-être un peu plus, mais pas chez les filles en tout cas. Moi, je suis partie prudente alors que les gars sont partis très très vite comme d’habitude et pour une distance de 100 miles dans le sable, ça pardonne pas. Je suis fière d’avoir montré qu’on peut le faire en tant que femme ! Il y a beaucoup de femmes qui ont pris de l’assurance grâce à ça et qui m’ont posé plein de questions. Je suis plus fière de ça que de ma victoire en elle-même.

Sa victoire au Marathon des Sables Legendary en 2025.

Ça fait en effet plusieurs fois que tu crées l’exploit pour les femmes dans l’ultra-trail et les environnements extrêmes – notamment en te classant 4e au classement général du MDS Legendary en 2025, une première pour une femme. C’est donc important pour toi de contribuer à changer la perception des femmes dans ce sport ?

En fait, ce que je ne comprends pas, c’est que les femmes pensent qu’elles ne sont pas capables… Comme si elles étaient peureuses. Moi, c’est vrai que je suis capable de courir dans le noir, je n’ai jamais ressenti cette peur-là. Et ça m’énerve presque quand j’ai une femme qui me dit qu’elle court sur le tapis le soir parce qu’elle a peur de courir dehors. Après, je me dis que mon exemple peut justement leur permettre de comprendre que c’est possible pour elles aussi. C’est vrai que, moi, j’ai peur de rien. Après, je ne sais pas si c’est une bonne chose car parfois je suis assez imprudente. Mais je pars à l’aventure !

©Maryline Nakache

Et tu ne t’arrêtes pas en si bon chemin, tu vas participer pour la quatrième fois au Marathon des Sables Legendary 2026, du 3 au 13 avril.

Ça va être les 40 ans de cette édition donc il y aura beaucoup d’invités élites, du gros niveau chez les hommes comme chez les femmes. Ça va me donner du fil à retordre, cette fois-ci, ça va être difficile. Mais c’est pas grave, c’est bien aussi. Ça met un peu de concurrence !

Si on rembobine : petite fille, est-ce que tu étais déjà très sportive ?

Pas forcément même si j’étais boute-en-train et que je bougeais partout… En tout cas, mes parents se débrouillaient toujours pour qu’on fasse plein d’activités. J’ai grandi dans Les Bouches-du-Rhône près d’Aix-en-Provence et il y avait de quoi faire. Côté sport, j’ai toujours pratiqué tout un tas de trucs – natation, tennis, escrime – mais vraiment par plaisir et je changeais quasiment chaque année. Je n’étais pas douée pour les sports techniques, en fait, et j’avais toujours un blocage de niveau à un moment. À côté, je travaillais plutôt bien à l’école, j’étais bonne élève.

©Maryline Nakache

À quel moment commence ton histoire d’amour avec le trail ?

Finalement, c’est assez tard que j’ai commencé la course à pied, vers la trentaine. C’est avec mon ex-mari que je m’y suis mise. Et moi, quand je commence quelque chose, soit je suis à fond, soit j’arrête. Au début, c’était dur, je crachais mes poumons. Et puis, j’ai commencé à être plus à l’aise. Mon ex-mari a arrêté de courir et moi j’ai continué. Surtout que mes collègues de boulot – je travaillais chez Thalès, à l’époque, en tant qu’ingénieur – couraient pas mal entre midi et deux. L’un deux, qui faisait de l’ultra, m’a initiée à la course en forêt. Ils m’ont motivée à m’inscrire dans des compétitions et c’est venu comme ça petit à petit… Mon premier trail était le trail Hermès de l’Estérel (20 km). J’ai enchaîné ensuite plein de petits trails locaux et j’ai commencé à faire des podiums. Comme je suis acharnée, j’ai testé des trails longs. C’est là où je me suis rendu compte que j’avais plus une fibre endurante que rapide.

©Maryline Nakache

Quand tu as chaussé les baskets et que tu t’es mise à courir, qu’est-ce qui a fait que tu as accroché direct ?

Déjà, c’est un sport qu’on peut commencer tard, il n’y a pas de techniques particulières à intégrer et on peut progresser très rapidement. Même si c’est une activité qui demande certaines données physiologiques. Et puis, pour moi, ça a été simple de commencer : je courais avec des collègues ou des amis, un peu partout où j’étais, je n’avais pas besoin d’aller dans un club ou d’avoir un entraîneur et c’était du pur plaisir. Dans la région Sud où je vivais, c’était idéal : en bord de mer, dans la forêt, en montagne… Quand j’ai vu que ça me plaisait et que je pourrais peut-être aller loin dans ce sport, ou disons un peu plus loin que d’habitude, ça m’a motivée.

Tu étais à la recherche d’une passion et le trail est arrivé au bon moment…

Oui, ingénieur, c’était bien, j’ai vite atteint pas mal de responsabilités dans ma boîte, mais je ne me reconnaissais plus du tout là-dedans, j’avais vraiment besoin de quelque chose qui me fasse vibrer. Le fait de pouvoir se défouler à bloc grâce à la course à pied, ça m’a libérée, je pense, d’une énergie qui était là depuis longtemps et qui avait besoin de sortir. La technique trop présente dans les différents sports que j’avais essayés me freinait. Là, ça a été une révélation.

©Maryline Nakache

Tu démarres sur les chapeaux de roues dans ce sport puisque, quatre ans à peine après avoir pris la ligne de départ, tu décroches la première place au championnat de France de trail long en 2018. Tu avait alors 34 ans…

C’est cette course qui a fait que j’ai eu un entraîneur, que j’ai eu un club et que j’ai commencé à avoir des sponsors. Alors que personne ne me connaissait, que je n’étais absolument pas la favorite. Cette course m’a révélée dans ce milieu. Pour passer les championnats de France, il fallait que j’intègre un club, ça a été le club de « Courir en Pays de Grasse » et c’est mon entraîneur du moment – Samuel Bonaudo – qui m’a fait devenir championne de France. Deux ans après, je suis passée avec un entraîneur du club et ce n’est que depuis un an et demi que je m’auto-entraîne, c’est plus simple avec ma vie de nomade.

Être son propre entraîneur, ça doit demander une exigence de tous les instants pour ne jamais se reposer sur ses lauriers et je parviens à m’imposer des entraînements qui ne me plaisent pas forcément. Je prends aussi des conseils à droite à gauche car je fais partie d’un réseau qui s’appelle Expert Sport Coaching dans lequel je suis moi-même entraîneure.

©Maryline Nakache

Tu as vite enchaîné les victoires, un peu comme si ton parcours sportif était finalement un long fleuve tranquille : la 6000D, l’Éco-Trail de Paris Ile-de-France, le Challenge de l’Atlas au Maroc où tu signes un record féminin, le Tenerife Bluetrail, le Marathon des Sables au Maroc, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, une deuxième place à la Diagonale des Fous … Qu’est-ce que ça a créé en toi ?

Alors moi, je suis rarement satisfaite, même quand j’arrive première. Je dis toujours : « J’aurais pu mieux faire ». C’est rare que je sois contente de moi. Sauf pour le titre de championne de France, la TDS et mon premier Marathon des Sables quand même, parce que j’ai beaucoup souffert, j’ai beaucoup donné. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai du mal à me dire bravo, à me dire : « T’as fait le job ». Je me dis toujours : « Tiens, là, j’aurais pu faire ci, j’aurais pu faire ça »…

Quelle est ta marque de fabrique en course ?

Aujourd’hui, je cours un peu n’importe comment. C’est comme tout le reste : je n’aurai jamais la technique d’une fille qui court bien, qui court fluide comme Blandine L’Hirondel par exemple. Et pourtant, ça me permet quand même d’atteindre un certain niveau et de me faire plaisir sur du très long, sans avoir la technique qui va bien. J’aurais beau la travailler, je ne l’aurais jamais. Certains traileurs ont instantanément la bonne foulée, une économie des mouvements, avec de la souplesse. Si on n’a pas ça, on ne peut pas diminuer son temps. C’est comme ça.

©Maryline Nakache

Comment tu gères tes courses en compétition, ton allure ? Ce n’est jamais simple sur les trails et les trails longs où l’on est souvent seule.

Je fais au ressenti. Même sur mes entraînements. Maintenant, je ne me fixe pas des temps parce que je me connais. Moi, j’ai tendance à être prudente et même à être un peu trop prudente. C’est peut-être aussi pour ça que je ne fais pas forcément de belles performances. Je suis incapable de me mettre la misère et d’arriver morte sur une ligne d’arrivée. Alors, oui, parfois, j’arrive et je ne suis pas bien mais de là à me mettre à vomir, jamais. Je vais au bout de moi-même mais je ne veux pas être dans cet état-là. En fait, comme je suis une endurante et pas une rapide, j’ai du mal à aller trop rapidement. Même si je le voulais, je n’y arriverais pas. Ça me permet de faire du long et de ne pas partir trop vite. Mais c’est ce qui me limite au niveau des performances justement. Faire un Top 3 à l’UTMB, ça ne m’arrivera plus jamais. À l’époque où je l’ai fait, il y avait quatre-cinq filles ultra fortes, maintenant, il y en a vingt, ça a pris un niveau exceptionnel chez les femmes. Tant mieux, d’ailleurs !

©Maryline Nakache

Et pourtant, tu déjoues les pronostics avec toutes tes victoires…

C’est vrai que je suis une bosseuse, une passionnée, et quelqu’un de très endurant. Je récupère extrêmement vite aussi, et de plus en plus. Du coup, je peux m’entraîner tout le temps et je me blesse très peu souvent, ou en tout cas je n’ai jamais une accumulation de petites blessures qui pourrait me freiner et me rendre irrégulière. Ce sont davantage des grosses blessures qui me mobilisent un temps donné. Mentalement, je pense que je suis quelqu’un d’assez fort, qui va jusqu’au bout malgré la fatigue, malgré la douleur…

La souffrance peut-elle prendre le pas sur ta course, comment fais-tu pour dépasser cet état-là ?

Sur les petites courses, il y a de la souffrance mais c’est tellement rapide que tu sais que ça ne va pas durer, donc c’est presque éphémère. Parce qu’au moment où tu t’arrêtes, tu ne souffres plus, tu n’es pas malade. Sur les ultras, c’est différent. Et puis, au final, j’ai choisi d’y aller, donc ce serait con d’arrêter, de ne pas aller au bout. Je me dis tout le temps que j’ai vraiment de la chance de pouvoir faire ça. Car j’ai eu beaucoup de coups durs dans ma vie, j’ai vécu et vu beaucoup de souffrance : mes parents qui sont morts, ma mère qui a beaucoup souffert de son cancer… Ma souffrance, ce n’est rien à côté. Au pire, ça va durer 24 heures, 30 heures, mais après, c’est terminé. Et ce n’est même pas de la mauvaise souffrance ! Je m’accroche à ça, moi, et je me dis : « Quitte à être là, autant essayer de souffrir le moins possible et de prendre du plaisir ». Bon, c’est pas forcément évident tout le temps, mais ça aide à ne rien lâcher ! Je profite toujours d’être là pour aller au bout tant qu’à faire même si je vais faire un mauvais chrono ou qu’on va me dire que j’étais pas en forme. À moins d’une grosse blessure qui m’obligerait à l’abandon – ça m’est arrivé seulement deux fois.

©Ian Corless et Marathon des Sables

Côté mental, comment tu gères ?

J’avais essayé de prendre un coach mental, mais ça n’a pas du tout été concluant pour moi. Je m’auto-coache là aussi et je n’ai pas de souci de boost pour arriver au bout d’une course, mais j’aurais peut-être besoin d’une aide pour travailler la confiance en soi car j’ai de plus en plus de stress. Mais il faut trouver le temps de tout mettre en place et ce n’est pas ma priorité aujourd’hui.

Est-ce que, dans ton parcours, tu as vécu une victoire en particulier ou, à l’inverse, un échec qui a été un tournant dans ta pratique. Ce genre de basculement dans la vie où, finalement, tu changes les choses pour le meilleur…

Mon championnat de France, comme je le disais au début. J’avais fait des podiums pour des petits trails locaux mais là, c’était autre chose. C’était vraiment ma première belle victoire, on garde ce titre à vie. Après, il y a eu d’autres victoires qui ont compté comme le Marathon des Sables, la TDS (Traces des Ducs de Savoie) aussi.

©Maryline Nakache

Est-ce que tu t’es déjà dit : « Je vais peut-être abandonner »… Qu’est-ce qui te fait toujours rechausser les baskets et repartir en courant ?

Ça, ça ne m’est jamais arrivé ! Parce que ça me plaît tellement, je suis tellement bien, et que, jusqu’à maintenant, ce n’est que du plaisir. Même si, récemment je suis tombée et que je me suis cassée la hanche. J’ai eu très très mal et ça a duré deux mois. L’épaule, aussi, en entraînement. Mais ça ne change rien à mon envie et mon plaisir de courir. Je suis passionnée. Quand je n’aime plus, j’arrête. Je ne fais pas de concessions. Ce qui est bien et pas bien en même temps parce que l’équilibre de vie est difficile à trouver. Mais, pour l’instant, je n’ai pas été confrontée à ce questionnement du « J’aime plus » avec la course à pied. Oui, parfois, pendant les ultra-trails, je me suis dit : « J’arrête de faire des compet’ » parce que j’étais morte, que je n’en pouvais plus et que je me demandais à quoi ça servait tout ça, mais ça m’a duré une journée… Le lendemain, ça va toujours mieux.

©Expert Sport Coaching

Quelle est ta stragégie dans le choix des courses ?

Je n’ai pas de stratégie, j’y vais plutôt à la rage. Parce que pour les trails, c’est compliqué de mettre des chronos et que, souvent, ça ne se passe jamais comme on veut. Même si on fait deux fois la même course, ça se passera jamais pareil. Alors oui, parfois, je me dis « Tiens là, je peux faire un top 5 ou un top 3 », mais mon objectif est vraiment de prendre du plaisir à aller jusqu’au bout de la course sur les ultras – je pense que c’est le plus important – et aussi de me surpasser. Après, c’est vrai que si je peux être devant ou faire un top 10 selon les niveaux, je ne dis pas non. C’est un objectif secondaire, on va dire, mais ça l’est quand même.

Je fais toujours une course par plaisir, parce que j’ai envie de la faire, pas forcément parce qu’il y a du niveau. En plus, j’ai des sponsors très gentils… Par exemple, j’ai eu envie de faire la Black Canyon Trail alors que je savais que ce n’était pas du tout fait pour mon profil et que j’allais me faire exploser. C’était un moyen de découvrir les États-Unis, de me faire rêver un peu. Et j’ai pu réaliser ce rêve !

©Maryline Nakache

Comment les femmes sont considérées par les hommes dans ce milieu du trail et de l’ultra-trail ?

Ce qui m’énerve, c’est l’attitude de certains hommes face à nous. J’ai envie de leur montrer que, nous, les femmes, on est là, on est bien là, même si nos données physiologiques ne nous permettront jamais de courir comme eux. Je veux leur dire d’arrêter de nous faire des réflexions quand on les dépasse ou de s’accrocher à moi histoire de dire : « On ne va pas se laisser doubler par la première femme » alors qu’ils explosent après. J’ai notamment l’expérience d’un trail au Québec où j’ai fait quatrième au scratch, donc première femme. Je suis remontée petit à petit, j’ai dépassé les garçons et, à un moment, j’étais avec le troisième -un français donc il aurait dû être content de me voir là, on se connait en plus-, il ne m’a pas adressé la parole, il s’est mis à bloc pour pas que je le rattrape. Il s’est mis la misère alors je l’ai laissé partir, je m’en foutais, j’avais même pas envie de m’accrocher parce que le trail était encore long, j’avais peur de craquer. Il y a aussi des hommes qui vont être très contents que je les dépasse, qui vont me dire bonjour, qui vont m’encourager, ça arrive, heureusement !

Mais, moi, en général, dans mon entourage, j’ai de bonnes expériences avec les hommes – il sont plutôt bienveillants, aux petits soins – car je suis plutôt garçon manqué, j’ai toujours eu plus d’amis mecs que de femmes même si avec l’âge ça commence à s’équilibrer. Je pense qu’avant, je ne me reconnaissais pas forcément dans l’esprit des femmes. Les mecs machos ou ceux qui sont du genre à envoyer leurs perfs Strava, je ne les fréquente pas ou si ce sont ceux que je coache, je leur dis que je m’en fous et que surtout ils ne pourront pas faire la séance de demain car ils seront trop crevés. D’ailleurs, aujourd’hui, j’entraîne des filles et des garçons et je vois la différence, c’est un truc assez incroyable. Tous les mecs vont se mettre la misère pour chaque entraînement mais, en compétition, ils ne sont pas meilleurs parce qu’ils sont morts, épuisés, ils ont trop donné avant. Et, en entraînement, même en mode cool, les garçons font tout pour se retrouver devant, en premier. Moi, je leur dis que je préfère qu’ils aillent courir tout seuls dans ce cas-là.

©Maryline Nakache

Et est-ce que tu trouves qu’il y a encore beaucoup d’inégalités entre les hommes et les femmes dans le monde du trail ?

Aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression que c’est l’effet inverse. En fait, c’est tellement « la mode » d’axer sur les femmes que ça en devient peu naturel, ils se forcent, on le sent sur l’organisation des courses. Alors, après, oui, ils veulent ouvrir plus de places aux femmes, ils mettent des choses en place pour nous, etc. Mais ça ne crée pas toujours de bonnes choses. Je me souviens d’un départ de l’UTMB, l’Ultra Trail du Mont Blanc, où ils ont fait mettre toutes les femmes devant, sur la ligne de départ. Résultat : on s’est fait complètement écrabouiller par les mecs. Donc, ça n’avait pas servi à grand-chose… Parfois, certains journaux font l’effort de parler d’abord des femmes avant les hommes, mais ce n’est pas souvent le cas. La petite place, le petit encart, est toujours réservé aux femmes… Il y a aussi le problème des horaires d’arrivées sur les courses : l’homme arrive souvent de jour et si la femme arrive de nuit, elle passe complètement à la trappe. Ça m’est arrivé pour la Diagonale des Fous, le premier homme a été acclamé, moi, je suis arrivée deuxième femme et il n’y avait personne pour m’accueillir.

©Ian Corless et Marathon des Sables

Et qu’est-ce qui s’est passé pour toi, justement, lors de ton arrivée triomphale, en tête, au Marathon des Sables Ultra ?

L’arrivée était pas top. Vraiment pas top. Après, que ce soit un homme en premier, ça aurait peut-être pas changé grand-chose. Mais là, oui, c’était de nuit. Il faisait froid dehors. Donc le speaker était allé se mettre à l’abri, il ne restait pas tout le temps devant la ligne d’arrivée. Je n’ai même pas eu une bannière ou quoi que ce soit. J’ai été un peu déçue de l’arrivée, je l’avoue. Par contre, le Marathon des Sables, c’est vraiment un trail que j’aime bien parce qu’ils mettent autant en avant les femmes que les hommes, et de façon plutôt naturelle. Par exemple, là, et c’est la première fois que ça m’arrive, ils ont fait un podium féminin, un podium masculin et ils ont refait un podium mixte où ils m’ont mise en avant. C’était cool parce que ça a montré que j’étais première et qu’il allait falloir que les garçons fassent attention ! Au-delà de ça, ils mettent des choses en place pour les femmes comme des tentes spécial femmes dans le bivouac. Pour moi, ce n’est pas un souci d’être mélangée avec les hommes, mais voilà ils vont dans le sens de que ce qu’on disait.

Sur le Marathon des Sables en 2023.

Est-ce que tu as été particulièrement inspirée par des sportives, qui t’ont montré par leur exemple que c’était possible pour toi aussi ?

Ce sont plutôt des femmes qui n’ont pas forcément les données physiologiques pour faire ça et qui arrivent quand même à se battre. Ou certaines des athlètes que je coache aujourd’hui, par exemple, et qui ont un gros boulot, des enfants, et qui arrivent quand même à performer. Christine Selman, notamment, elle est incroyable pour ça. Elle arrive à avoir un très bel équilibre de vie. Ce genre de femmes-là montrent aussi qu’on peut toujours faire les choses quand on le veut, il faut arrêter de se trouver des excuses. C’est aussi ça le message que je veux faire passer. Mais de façon bienveillante, plus pour ouvrir le champ des possibles. Il ne faut pas avoir peur. Et il ne faut pas être dépendante du mari, des enfants et de tout le reste. Après, je le vois, les femmes vont stresser avant le moindre entraînement. Les hommes, non, ils sont beaucoup plus décontractés. Moi aussi, finalement, je lutte pour tout ce qui concerne la confiance en soi…

©Maryline Nakache

Ce qui ressort de ton parcours, c’est que tu arrives à garder une certaine liberté tout en étant une athlète accomplie, attendue et sponsorisée ?

Évidemment, quand on a des énormes contrats avec des sponsors comme un Mathieu Blanchard, c’est plus compliqué. Mais, pour moi, ça n’a rien à voir, je ne suis pas liée par d’aussi gros contrats de sponsoring, je pourrais peut-être en avoir des plus gros, je n’en sais rien, mais en tout cas, aujourd’hui, je n’ai pas de pression. Mes sponsors sont des gens bienveillants, que j’aime bien, comme CIMALP, et je bénéficie d’un bon matériel.

Justement, comment ça se passe pour toi sur ce plan-là : tu ne peux pas vivre de ton sport malgré ton statut d’athlète « élite » en trail et Ultra trail ?

Moi, je suis élite mais je ne suis pas forcément pro à 100 %. Car aujourd’hui, je n’en vis pas. J’ai plein de choses à côté. Mais je ne sais pas ce que ça veut dire être élite vu que je ne gagne pas ma vie comme ça et que d’autres oui. Et ils ont de très gros contrats. Les semi-pros, comme moi, on pourrait avoir un peu plus, mais c’est un sujet très tabou dans le trail. Ce serait bien de pouvoir en parler. Mais je n’ai pas à me plaindre parce que j’ai des sponsors qui me permettent de vivre ma passion, dans le sens où ils me fournissent du matériel, ils me remboursent des frais de dossards ou de voyages. Mais le reste est à mes frais. C’est pour ça que j’ai développé mon activité d’entraîneure. Ça me permet d’avoir un niveau de vie stable. J’entraîne individuellement une vingtaine d’athlètes aujourd’hui.

©Maryline Nakache

Tu es effectivement coach sportive et en nutrition. Tu accompagnes des athlètes dans la réalisation de leur rêve et de leurs objectifs ou simplement pour les aider à s’épanouir à travers le sport. Qu’est-ce que tu souhaites transmettre ?

J’ai vraiment tous types de sportifs et je fais autant de psychologie aujourd’hui que de coaching sportif. Ils sont tous devenus des amis, pour la plupart. On a des relations assez proches. Aujourd’hui, avec les IA et tout ça, c’est facile d’avoir des plans d’entraînements béton. Mais il manque l’humain. C’est ça qu’ils recherchent quand ils viennent vers moi. Je fais vraiment du cas par cas. Je passe beaucoup de temps sur le projet de chacun de mes athlètes. Et j’adore ça ! Ce que je veux, c’est qu’ils prennent du plaisir, qu’ils aillent le plus loin possible et qu’ils courent le plus longtemps possible. C’est pour ça que je suis du genre à limiter la cadence quand je sens qu’ils veulent aller trop vite. Je leur mets le frein au bon moment. Je leur dis : « Garde ton énergie, je vais te faire souffrir, mais plus tard ». Je fais ça en visio et on échange des messages tous les jours, quasi 24/24h. Et de temps en temps, quand je suis dans leur coin, j’essaie de faire quelques sorties avec eux. Ça me permet de créer un lien fort avec eux, de pouvoir mieux adapter les entraînements. Et même parfois, ils m’hébergent, c’est chouette !

©Maryline Nakache

Est-ce que depuis ta victoire au Marathon des Sables Ultra, tu sens plus d’engouement autour de ta visibilité médiatique et peut-être de la part des sponsors ?

Non, ça a duré une semaine après le trail, c’est tout ou presque. C’est comme d’habitude. Après, je ne suis pas forcément quelqu’un qui surfe sur les opportunités pour me mettre en avant. Je n’aime pas ça et ce n’est pas mon but.

Quels sont tes prochains objectifs, tes rêves peut-être ?

Ah, on a toujours des rêves sinon, ça serait dommage. Même si, aujourd’hui j’ai 41 ans, et que je ne serai plus capable physiologiquement d’atteindre le niveau d’une Blandine L’Hirondel, il faut être réaliste. Je ne serai pas capable d’être dans les dix premières sur un UTMB. En revanche, mon mental est béton et je pense que, petit à petit, je vais davantage m’orienter vers de l’aventure. Ce qui me ferait rêver, c’est de faire des courses comme la Yukon dans lesquelles je pense que je ferai des performances un peu comme le Marathon des Sables… puis faire un Tor des Géants, un jour. Je trouve qu’ils sont très bienveillants sur les World Trade Major donc j’ai choisi quelques courses. Pas parce que je pense que je peux faire une perf’ mais parce que ça me permet de voyager. J’aime beaucoup ça et j’en profite aujourd’hui parce que ce sont des voyages à moindres coûts grâce à mes sponsors. Je vais faire une course en Angleterre en juin, puis une course au Vietnam en septembre et en Australie sur le GPT 100 (Grampians Peaks Trail 100 Miler). Comme je peux travailler à distance, je reste trois semaines dans chaque destination. C’est aussi pour ça que j’ai choisi ce métier. Je suis très libre.

©Maryline Nakache

Quand tu fais des trails, justement, tu profites d’un environnement outdoor époustouflant. C’est important pour toi ?

C’est génial ! Pendant la course du Marathon des Sables Ultra en janvier, à un moment donné, je me suis dit : « Mais tu es toute seule en plein milieu du désert dans le noir ». C’était dingue ! J’étais totalement en sécurité parce que j’avais une valise GPS sur moi au cas où je me perdais. Qui peut se dire qu’il a couru seul dans le désert sur 100 miles ? Je n’ai pas traversé le Sahara, mais j’en ai fait une bonne partie toute seule en tout cas. On se retrouve vite seule dans ce genre de courses. Et puis, en faisant des ultra-trails à travers le monde, on voit des choses différentes, on rencontre des gens différents et on découvre des personnes formidables sur les courses que l’on est triste de quitter après. Ce qui est bien c’est qu’on ne vient pas en touristes dans ces pays. En plus, moi, comme j’y reste longtemps, je crée des liens sur place.

Est-ce que tu as un petit rituel d’avant course ?

Pas du tout ! Mais plutôt un rituel d’après course. J’aime bien manger ma petite glace ou ma petite crêpe. Je suis quelqu’un de très très gourmand !

©Maryline Nakache

Côté entraînements, c’est tous les jours, pour toi, j’imagine ?

Comme je m’entraîne tout seule, j’ai tendance à trop en faire mais en tout cas je peux adapter en fonction de comment je me sens et je m’entraîne à l’heure que je veux. Ce qui est sûr, c’est que j’ai du mal à me trouver des journées de repos, ce que je ne conseille pas du tout à mes athlètes, d’ailleurs, je suis un mauvais exemple ! Donc, oui, je m’entraîne énormément, entre 20 et 35 heures par semaine – ça c’est quand je suis en période de charge. Je ne fais pas que courir, je fais énormément de vélo, avec des amis parfois, je me prends le pique-nique aussi, je me fais plaisir dans ces séances de sport. Je fais un peu de natation beaucoup de randonnée, un peu de musculation, du ski et du ski de rando l’hiver.

Tu vis dans ton van – joliment prénommé « Poppy ». Est-ce que ça t’aide pour ta pratique sportive qui demande de savoir partir à l’aventure, de trail en trail ?

Oui, je suis complètement nomade en vivant dans mon van, mais je suis souvent dans le Sud car j’ai de la famille et des amis. C’est agréable à toutes les saisons ; l’hiver, comme en ce moment, il y a les montagnes tout près pour aller skier. Mais je vadrouille. Récemment, je suis allée voir un ami à Chamonix juste avant de partir avec lui pour les États-Unis courir le Black Canyon Ultra en Arizona. Avec ce mode de vie, je m’entraîne et je cours où je veux et, en plus, c’est avantageux financièrement.

©Maryline Nakache

Tu as choisi de t’orienter vers une vie d’aventure entre ton style de trail – les ultras à travers le monde – et ta vie nomade en van… Comment tu te vois dans quelques années ?

Si je ne peux plus courir, je ferai autre chose, peut-être de l’ultra-cyclisme ou justement des aventures, oui, comme partir avec mon sac à dos au Népal. Je ne me vois pas retourner devant un écran d’ordinateur dans un bureau toute la journée à travailler pour quelqu’un, ça c’est sûr. Je partirais pour des aventures en solo, en autonomie, je pense, je suis quelqu’un de très très sauvage ! C’est pour ça que je vis très bien seule dans mon van. Je pense que dans une existence, on peut avoir des vies totalement différentes et, si ça se trouve, je vais complètement changer d’idées d’ici dix ans. Je trouve ça dommage d’avoir une ligne toute tracée.

Le trail et ce goût du dépassement, ça t’a apporté quoi dans ton cheminement personnel d’individu et de femme ?

C’est une belle école de la vie, quand même. Ça permet surtout de voir que l’humain est capable de choses incroyables et de se dire que « quand on veut, on peut ». Enfin, quand on a trouvé la bonne voie et que ça nous convient, bien sûr. On peut toujours choisir ce qu’on veut faire. Il ne faut pas avoir peur de se lancer.

©Maryline Nakache

  • Pour courir dans les pas uniques et aventureux de Maryline Nakache, direction sa page Facebook @MarylineNakachetrail
  • Le palmarès de Maryline Nakache : 2018 Championne de France de trail long, 1ère femme de la 6000D. 2019, 1ère femme à l’Éco-Trail de Paris Île-de-France, 1ère femme au Challenge de l’Atlas. 2021, 1ère femme du Tenerife Bluetrail, 6e femme de l’UTMB 2022 1ère femme à l’Éco-Trail de Paris Île-de-France. 2023, 1ère femme au Marathon des Sables, 1ère femme à la TDS. 2024, 1ère femme au Marathon des Sables Legendary, 2e femme à la diagonale des Fous. 2025, 1ère femme au Marathon des Sables Legendary. 2026, 1ère au scratch au Marathon des Sables.

 

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Une victoire historique. Vahine Fierro est devenue, en mai dernier, la première Française à remporter le Tahiti Pro à Teahupo’o, l’une des étapes cruciales du championnat du monde de surf et de qualif’ pour les JO. La surfeuse de 24 ans remporte ainsi la médaille d’or sur une compétition qui fut bannie, pendant longtemps, du circuit professionnel féminin.

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Leena Gade Première femme ingénieure de course victorieuse, so what ?

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Pour le monde du sport automobile, elle est « une main de velours dans un gant de carbone ». Celle qui fut la première ingénieure de course à remporter les 24 heures du Mans en 2011, mais aussi le titre de… l’« Homme de l’année » du Championnat du Monde d’Endurance de la FIA un an plus tard, ne freine devant aucun obstacle. Elle est aujourd’hui présidente de la Commission GT de la fédé automobile.

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Hamburger sport la question qui tue

J’ai fait une heure de sport, je peux m’offrir un gros menu burger ?

Ah, cette chouette impression du travail accompli, cette satisfaction d’avoir tout donné ! Puis, ce besoin impérieux de récompense. Et la récompense, on va pas se le cacher, c’est souvent dans l’assiette qu’on va la chercher. Mais est-ce bien raisonnable de se jeter sur tout ce qui n’est pas light, même si on s’est bougé pendant une heure ? La réponse éclairée de notre coach, Nathalie Servais. Lisez plutôt avant de dévorer !

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Adeline

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Charlotte Cagigos : « En hockey, si nous voulons performer, nous sommes contraintes de nous entraîner avec les garçons. »

Le Maxi Best-of ÀBLOCK! des dernières semaines

Fêtes de fin d’année ou pas, on est restés ÀBLOCK! Des récap’ de l’année 2022 comme s’il en pleuvait, des initiatives #ablockensemble, des questionnaires sportifs en vidéo, des paroles de photographe, des rencontres ébouriffantes… Voici le Maxi Best-of spécial rattrapage !

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Stéphane Kempinaire : « Dans les photos de sportives, on perçoit une grâce, une émotion douce. »/Anna Santamans

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Depuis son entrée fracassante en 2018 dans le monde du trail, elle trace son bout de chemin avec un naturel bluffant. Dans son van, Maryline Nakache parcourt le monde pour dénicher les courses qui la feront vibrer. Elle vient de remporter son 4e Marathon des Sables et, cette fois-ci, au scratch. Une première. À 41 ans, cette fille libre comme l’air n’a pas fini de prendre ses jambes à son cou.

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Elle vient tout juste de fêter son anniversaire et de débuter l’Euro avec ses coéquipières de l’équipe de France. Lou Bogaert, 21 ans, rêve, mange et vit football depuis toute petite. La latérale gauche qui a décidé de prolonger avec le Paris FC jusqu’en 2027, savoure sa chance sans rien renier de ses ambitions : la victoire !

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