Caroline Riegel « Ce qui caractérise les exploratrices, c’est cette capacité à repousser la peur. »

Caroline Riegel « Ce qui caractérise les exploratrices, c’est cette capacité à repousser la peur. »
Un ouvrage qui se dévore d’une traite ou qui se picore avec gourmandise. Dans « Une histoire des grandes exploratrices », Caroline Riegel, ingénieure en constructions hydrauliques, écrivaine, réalisatrice et grande voyageuse, rend hommage à quarante-huit femmes qui ont repoussé les frontières de l’exploration.

Par Sophie Danger

Publié le 26 novembre 2023 à 19h04, mis à jour le 13 janvier 2025 à 16h17

Dans « Une histoire des grandes exploratrices », vous rendez hommage à quarante-huit femmes parties en quête du monde. Vous présentez votre travail comme un devoir de mémoire mais aussi un acte militant qui vise à leur donner la place qu’elles méritent dans l’histoire de l’exploration. Est-ce que vous les connaissiez toutes pour être, vous-même exploratrice, ou avez-vous découvert des parcours qui vous étaient, jusqu’alors, inconnus ?

Il y a des parcours que j’ai découvert en travaillant sur ce livre comme celui de Jeanne Barret ou de Ching Shih.

Je ne connaissais pas non plus celui de Gertrude Bell dont l’exemple est assez représentatif. Elle qui est ce que l’on peut vraiment qualifier d’exploratrice, qui a été, qui plus est, dans l’archéologie, la géopolitique, qui a joué un rôle majeur dans la formation de l’Irak, a laissé une véritable trace dans l’histoire, dans la politique sans pourtant, que l’on n’ait rien retenu d’elle. C’est l’un de ses assistants, Lawrence d’Arabie, qui a récolté toute la gloire et la lumière alors qu’elle était son mentor. Je trouve qu’elle représente assez bien cette sorte d’oubli qui a été le lot de ces femmes.

C’est étonnant ce voile dont on a recouvert leurs parcours incroyables, parcours qui ne laissent pas seulement une trace dans l’histoire de l’exploration mais au-delà pour certaines d’entre elles.  

Ching Shih terrorisa les mers de Chine au début du XIXᵉ siècle.

Vous parleriez d’oubli ou plutôt de spoliation sachant que, pour certaines d’entre elles, il y a appropriation de leur travail, vol manifeste même parfois.

Je ne suis pas certaine que l‘on puisse systématiquement parler de vols manifestes. Je crois tout simplement qu’il était trop difficile d’accepter qu’une femme soit aussi douée, soit aussi capable. Certes on l’admirait, on la soutenait sur le moment, mais l’histoire ayant été, jusque-là, principalement et majoritairement écrite par les hommes, il était quasiment naturel de ne pas leur rendre le même hommage ou du moins, la même force d’hommage que l‘on a rendu aux hommes

Ces parcours interrogent la différence entre les sexes. Ces femmes ont dû faire preuve d’audace, de courage, mais surtout de transgression elles dont la seule exploration aurait dû être celle de leur foyer et ça vaut pour Calamity Jane comme pour Florence Arthaud ou Isabelle Autissier.

Oui, je pense que cette manière de penser est séculaire, millénaire, ancestrale, donc quelque part, il n’est pas possible de bousculer tout cela aussi simplement.

Il faut reconnaître aussi qu’il y a quand même un rapport au muscle qui, entre guillemets, est genré même si certaines femmes peuvent le dépasser comme Alexandra David-Néel qui est un exemple extraordinaire. Affronter le monde, le monde sauvage a naturellement été, lorsque l‘on vivait avec un peu moins de contrôle sur la nature, une question de force. Il fallait pouvoir l’affronter physiquement ce monde et on a un peu oublié que ce n‘est pas rien, que ces femmes ont dû être fortes.

Ce qui les caractérise, c’est cette capacité à repousser la peur, cette capacité à persévérer, c’est aussi une force, force physique et mentale, une endurance mais ce qui les différencie des hommes c’est quau-delà d’avoir l’envie, très forte, et la capacité d’affronter l’inconnu, elles ont souvent eu aussi à affronter l’interdit.

Alexandra David-Néel est notamment la première femme européenne à s’être rendue dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet… ©Wikipedia

C’est un phénomène qui est toujours d’actualité même si, désormais, il y a des brèches qui permettent de redonner à ces femmes la place qui est la leur.

Oui, mais je pense que les femmes sont davantage mises en avant aujourd’hui, on ne peut pas dire le contraire, et cela fait qu’il y a beaucoup plus de compétition. À l’époque victorienne, elles étaient peu nombreuses et certaines – je pense à Isabella Bird et à d’autres – ont sans doute eu beaucoup de succès lors de la vente de leurs livres parce qu’elles étaient des exceptions.

Aujourd’hui, et c’est plutôt une bonne chose, il y a moins d’exception même s’il reste à faire quand il s’agit de mettre en lumière, de mettre en avant. S’agissant des femmes, on le fait souvent parce qu’il y a un prétexte, c’est la Journée de la femme, par exemple, c’est vendeur, mais on ne le fait pas intrinsèquement sur le fond.

Ce qui m’a frappée chez ces femmes, c’est que, le plus souvent, elles ont passé leur temps à essayer de vendre leur intelligence, le fond de ce qu’elles faisaient plus que la forme quand bien même on leur reprochait beaucoup de choses sur la forme. On n’a jamais emmerdé les hommes à propos de leurs habits par exemple alors que les femmes, si, et ça continue aujourd’hui encore.  

Isabelle Bird, voyageuse, photographe, exploratrice et écrivaine britannique du XIXᵉ siècle… ©Wikipedia

L’un des points communs de ces femmes dont vous dressez le portrait est qu’elles sont toutes des exploratrices et/ou des aventurières. Quelle est la différence ?

L‘exploration est plus liée à la notion de frontière, de limite que l’on repousse. L’exploration, ça peut être en soi, ça peut être autour de soi et on est tous un peu explorateurs de nos propres vies. Dans l‘aventure, pour moi, il y a davantage la notion de plaisir même si les deux sont intimement liées.

Il y a d’ailleurs aujourd’hui des gens qui se disent aventuriers professionnels et qui ne sont pas forcément des explorateurs. Ils ne repoussent pas une frontière au sens découverte du terme. La majorité des exploratrices dont je parle dans mon livre ont été les premières dans quelque chose : la première femme à faire le tour du monde à vélo, la première femme à…  Il y a, à chaque fois, un côté innovation.

Un alpiniste qui va grimper une montagne qui a déjà été faite va suivre un topo, les conseils d’autres. En ce sens, il est peut-être un peu moins explorateur que celui qui l’a fait pour la première fois et qui a dû vraiment affronter une forme d’inconnu.

En 1990, Florence Arthaud devenait la première femme à remporter la mythique Route du Rhum.

Vous dites qu’elles ont endossé, malgré elles parfois, une responsabilité, un combat. Quelle incidence peut avoir le récit de leurs exploits sur nous aujourd’hui ? 

Je pense qu’elles sont des leçons de courage, de curiosité. En revanche, je ne les qualifierais pas toutes d’humanistes, de féministes ou d’altruistes et c’est ce qui est intéressant.

Certaines ont fait ce qu’elles ont fait par envie de carrière, d’autres sont tombées dedans par hasard, par besoin de survie mais il reste que ce sont des femmes qui nous inspirent et on a tous besoin d’inspiration pour construire nos propres vies, rien que cet héritage-là est énorme. 

Anita Conti fut la première femme océanographe française… ©Wikipedia

Certaines d’entre elles se sont effacées volontairement, à quoi est-ce dû ?

Je pense qu’il y a une minorité de gens dont on connaît l’histoire parce qu’ils ont à la fois besoin de lumière, de mémoire, besoin de laisser une trace, parce qu’ils aiment écrire, raconter et puis il y a des gens qui ont fait des choses extraordinaires, hommes et femmes, et dont on n’entendra jamais parler parce quils n’éprouvent pas ce besoin de laisser une trace.

On le voit bien entre Gertrude Bell et Lawrence d’Arabie : Lawrence d’Arabie a tellement besoin de laisser une trace qu’il s’est inventé son propre récit. Certaines des femmes dont je parle ont-elles aussi un peu inventé leur propre récit, l’ont édulcoré, amélioré par rapport à la réalité. Quoi qu’il en soit, moi je suis ravie qu’il y ait des gens qui laissent des traces parce qu’on en a tous besoin pour inventer les nôtres.

Gertrude Bell, archéologue, exploratrice, écrivaine, femme politique, espionne et diplomate britannique… ©Wikipedia

Quel parcours parmi celui de ces quarante-huit femmes vous a le plus marqué ?  

Celle qui, à mon sens, dépasse toutes les autres, c’est Alexandra David-Néel. Elle est tellement de choses à la fois, elle est exploratrice, elle est chercheuse, elle est partie si loin, si longtemps, elle a dépassé les hommes mais à un point qui est inimaginable je pense. Elle a renversé le mythe Pénélope/Ulysse, c’est elle qui a été Ulysse.  

Caroline Riegel avec des moines à Potang au Zanskar, à 3500 mètres dans l’Himalaya, en Inde

  • Une histoire des grandes exploratrices, éditions Glénat, Caroline Riegel. 
Ouverture Alexandra David-Néel ©Glénat/Caroline Riegel

Vous aimerez aussi…

Anaïs Quemener : « J'aime le trail, ça me fait sortir de ma zone de confort. »

En piste avec Anaïs Quenemer (chapitre 1)

Après son 10 000 mètres sur piste où elle est devenue vice-championne de France, Anaïs Quemener remettait les baskets le 22 mai à Saint-Maur dans le Val-de-Marne. Nous l’avons suivie sur la piste bleue du stade Chérin. Échauffement au programme pour ce premier épisode à suivre…

Lire plus »
Margot Chevrier

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Des seniors gantées, le retour des VTT, une perchiste ambitieuse (Margot Chevrier sur notre photo), une réponse à une question musclée et l’ultra-trail qui se met au parfum ÀBLOCK!, c’est le meilleur de la semaine. Enjoy !

Lire plus »

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une femme oiseau qui prend son envol, deux basketteuses prêtent pour un rêve américain, une actrice nouvelle star du fitness (Kate Hudson sur notre photo), une combattante bientôt aux JO, le sport en question ou deux initiatives qui prennent leur pied, c’est le programme de la semaine sur ÀBLOCK!

Lire plus »
sport de combat

Sports de combat, bien plus qu’un exutoire

Sur ring ou sur tatamis, on les confond souvent. Pourtant, entre la boxe anglaise, le judo, l’escrime en passant par la lutte ou le krav maga, il en existe de très différents. Et si certains les disent violents, ils peuvent aussi et surtout apporter des bénéfices inattendus. Décryptage.

Lire plus »
FISE 2024

FISE 2024, les sports urbains ont vu la vie en or

On y est presque. À quelques jours du début des Jeux Olympiques de Paris 2024, les fans de sports urbains attendent avec impatience que leurs disciplines illuminent la Place de la Concorde. Mais avant ça, ce fut un beau plat de résistance à Montpellier. Du 8 au 12 mai dernier se tenait la 27e édition du Festival International des Sports Extrêmes avec à l’honneur BMX, Skate ou encore Breaking. Et les tricolores ont brillé.

Lire plus »
Courtney Dauwalter, mise en orbite réussie !

Courtney Dauwalter, mise en orbite réussie !

Cette Diagonale des Fous 2022 restera dans l’histoire. Pour la première fois en trente éditions, une femme a fini dans le top 5 de la course. Courtney Dauwalter a fait jeu égal avec les meilleurs des meilleurs. Cette nouvelle victoire fait d’elle la patronne incontestable de l’Ultra-trail.

Lire plus »
Il était une fois le flag football… féminin

Il était une fois le flag football… féminin

Ah, le football et ses dérivés ! Aujourd’hui, sur ABLOCK!, on zoome sur le flag football. Petit frère du football américain, ce sport collectif s’est développé en parallèle des mouvements féministes occidentaux. Pourtant, les femmes ont longtemps peiné à mettre la main sur le ballon ovale…

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner