Lundi, à Ouessant, peu avant midi, tu bouclais avec tes coéquipières le premier tour du monde sans escale et sans assistance d’un équipage 100 % féminin. Qu’est-ce que tu as ressenti après 57 jours, 21 heures et 20 minutes de mer ?
La première chose, c’est que j’ai pu souffler parce que c’était intense et que naviguer sur un multicoque autour du monde, c’est tout sauf anodin. J’ai trouvé l’exercice beaucoup plus dur que sur le Vendée Globe : le multicoque, c’est beaucoup plus engagé que le monocoque, c’est de la haute intensité. Il y avait aussi, en ce qui me concerne, ce rôle de capitaine que j’ai découvert ces dernières années et ça, ça m’a demandé aussi beaucoup d’énergie même si c’est passionnant et que j’ai appris énormément.
Et puis, en revenant sur terre, j’ai ressenti de la fierté vis-à-vis de ce que nous venions d’accomplir. Il n’y a beaucoup d’équipages qui ont bouclé le Trophée Jules-Verne et, même si n’avons pas le record absolu, nous avons réussi à terminer, lors de notre première tentative, avec le 6e temps de l’épreuve. Je suis fière du travail que nous avons accompli avec notre équipe, heureuse également pour nos partenaires et tous ceux qui ont cru en nous car ce n’est pas évident d’ouvrir une voie.
Tu parlais d’engagement, tu dirais que c’était plus engageant physiquement, mentalement ou bien tout à la fois ?
En multicoque, le danger c’est que l’on peut se retourner tandis qu’en monocoque, au pire on se couche sur l’eau et le bateau se redresse. On navigue également beaucoup plus vite en multicoque et la vitesse augmente le niveau de stress et d’engagement sur l’eau. On a terminé dans la tentative Ingrid avec des vagues de plus de 10 mètres, des vents de plus de 100 km ! C’était une météo monumentale. Nous, sur tous les routages que nous avons faits, nous ne voulions pas être à plus de 6 mètres de vague or là, on n’avait pas le choix parce que la tempête recouvrait tout l’Atlantique, on était obligée de passer par là pour rentrer à Brest.
Votre fin de course a, en effet, semblé apocalyptique : il y a eu cette tempête, la contrainte de devoir rationner la nourriture qui vous restait, la grand-voile qui se déchire…
Oui la fin de notre tour du monde a été complètement dingue. On a essayé d’être hyper résilientes parce qu’après seize jours de course, on avait déjà une avarie majeure avec le hook de grand-voile qui est ce qui permet de réduire la toile quand il y a du vent. Quand on navigue autour du monde et qu’on n’est pas sûr de pouvoir affaler la voile quand le vent monte, c’est un peu compliqué. On a donc dû apprendre à naviguer avec beaucoup d’incertitudes à ce niveau-là. Par la suite, on a été résilientes sur cette grand-voile qui se déchire et qui s’ouvre en quatre parce que on a vu que la météo nous permettait d’arriver quand même à Brest avec du vent fort. On n’a jamais douté du fait qu’on allait passer la ligne d’arrivée.
Pourtant le défi de ce Famous Project était double : boucler le Jules-Verne et avec un équipage féminin. La seule tentative féminine avant la vôtre remontait à 98 et avait avorté pour démâtage. Quand les mesures que vous avez connues arrivent, c’est quelque chose auquel on pense ?
Une fois qu’on a eu passé le point Nemo, c’est-à-dire l’endroit où l’équipage de Tracy Edwards a dû abandonner et qu’on a passé le Cap Horn, on s’est dit qu’on était déjà les premières à aller aussi loin dans l’histoire de la voile. C’était déjà un grand accomplissement. Par la suite, entre le Cap Horn et l’Équateur, on fait le 2e meilleur temps de l’histoire du trophée Jules-Verne et on s’est dit qu’on était aussi capables de performer. Nous n’avons pu commencer à naviguer sur le bateau que quatre mois avant le départ, ce qui est très peu. On a appris au fil des mille et on a vu une grosse progression de la part de notre équipe. Je ne pense pas que ce soit une histoire d’hommes ou de femmes mais plus la possibilité d’avoir le temps de s’entraîner, de se préparer…
D’avoir les moyens financiers en somme…
Nos partenaires ont été à nos côtés, mais nous n’avions malgré tout pas un énorme budget. Une semaine avant le départ, c’est l’équipage des navigantes qui préparaient l’avitaillement avec l’équipe technique, le matériel de spare, la prépa du bateau… Normalement, quand tu es navigant, tu te concentres sur la météo, ta prépa physique et ton repos or, nous, nous n’avons jamais eu ces conditions de préparation. Pour autant, on a su gérer notre énergie et notre niveau de stress pendant tout le tour du monde, on est resté un groupe solide. Quel que soit le niveau de fatigue, de stress, on a toujours été là pour se soutenir les unes les autres et je pense que c’est vraiment la force de notre équipe d’avoir réussi à être sérieuses, déterminées mais sans se prendre au sérieux. On était capables de chanter, de rigoler, parfois de danser sur les trampolines pour se détendre et rester joyeuses quoi qu’il advienne.
Vous vous étiez malgré tout mis en tête un chrono de référence ou le but était avant tout de boucler votre périple ?
On a essayé d’aller le plus vite que l’on pouvait. Sur le début du trajet, sur l’Atlantique, comme on ne connaissait pas très bien le bateau, on a appris les réglages en cours de route. L’idée, c’était de ne pas user toute notre énergie dès le départ. Un peu comme dans le lièvre et la tortue, on s’est dit qu’on allait partir tranquille, se mettre dans le rythme et qu’on accélèrerait au fur et à mesure de notre apprentissage et de notre connaissance du bateau. Si on se met tout de suite en mode méga stress parce qu’on a mis trop de voile, qu’on ne les a pas changées au bon moment, tu peux te blesser, casser du matériel et si tu fais ça dès les premiers jours du record, tu amoindris tes chances de pouvoir terminer.
Ce Jules-Verne féminin c’était aussi la volonté d’ouvrir la course au large et le multicoque aux femmes, de changer le regard sur les marins femmes.
Oui, il y avait cette volonté de donner l’opportunité aux femmes athlètes de haut niveau en voile de faire partie de cette aventure du trophée Jules-Verne où, depuis Tracy Edwards, il y a vingt-sept ans, il y a eu zéro équipage et uniquement deux navigatrices Dona Bertarelli et Ellen MacArthur qui ont pu y participer. C’était important de faire bouger les lignes de mon sport en créant The Famous Project et en donnant cette impulsion. Il n’y a pas que les filles qui ont été à bord pendant le trophée Jules-Verne, qui ont pris part à cette aventure, il y a aussi toutes celles qui sont venues en sélection et qui sont maintenant sur des multicoques plus petits comme l’Ocean Fifty.
Rien n’est impossible, c’est le message qu’on a voulu faire passer pour les athlètes en voile mais aussi pour les femmes dans la société. On se dit : « Ça fait peur, on n’est pas taillé pour le job mais on s’en fout, on démarre l’aventure et on écrit notre histoire. » Se mettre en mouvement, c’est ça le plus important.
Vous avez d’ailleurs été félicitées par de nombreux marins. Thomas Coville, qui a lui aussi bouclé le Jules-Verne quelques heures avant vous, est venu vous accueillir. C’était important cette reconnaissance de la part de vos pairs ?
C’est important et c’était hyper touchant d’avoir la reconnaissance de nos pairs, que ce soit Thomas Coville ou d’autres qui nous ont envoyé des messages. Entre marins, c’est chouette d’avoir cette validation parce qu’on a été insultées, critiquées sur les réseaux sociaux par des personnes qui n’y connaissent rien et ça continue. Ce sont des gens qui ont une haine intrinsèque par rapport au fait qu’on ait monté un projet 100 % féminin. Je ne pense pas qu’eux, changeront de point de vue mais je m’en fiche. L’important c’est le reste et ça fait du bien.
Je pense également que ça fait du bien à tous ceux qui nous ont soutenues, à nos partenaires. On est parties, on était posées sur les épaules des géants, on était le petit Poucet et on regardait, très impressionnées, ce trophée Jules-Verne et tous nos prédécesseurs et maintenant, on fait partie nous aussi des géants.
Est-ce que tu penses que ça va également changer le regard des médias, des sponsors ?
Nos partenaires, pour la plupart, ont envie de poursuivre l’aventure. Après, il faut que ça rentre dans le timing de leurs objectifs, mais aussi de communication et de budget et ça, ce sont des problématiques que je ne maitrise pas. Il y a eu retour sur investissement au vu de l’impact de notre projet. J’espère qu’on ne va rester sur un one shot et pouvoir continuer à progresser parce que, maintenant, l’idée c’est d’avoir les mêmes moyens que les garçons et pas seulement faire la même chose ou essayer de faire la même chose qu’eux. Il nous faut du temps pour pouvoir se préparer et des sous pour pouvoir se payer.
En voile, il n’y a que 20 % des femmes athlètes de haut niveau qui sont payées et quand on est payées, on est payées 10 % du salaire des hommes en moyenne. C’est assez choquant et c’est quelque chose qui doit évoluer parce qu’on n’est pas là pour faire de la représentation médiatique, on est là aussi pour avoir une chance de gagner.
Tu as commencé à échanger quelques mails alors même que vous n’aviez pas encore touché terre…
Oui, j’ai envoyé des mails à des personnes avec qui j’avais parlé avant le départ, des mails à nos partenaires pour leur exposer mes idées pour la suite afin qu’eux aussi puissent se projeter. Le temps va passer très vite et si on veut construire le planning des prochains mois et des prochaines années, c’est maintenant que ça se joue. On a l’équipe, on a la dynamique et il ne faut pas laisser retomber le soufflé sinon ça va être de nouveau beaucoup d’énergie pour relancer la machine alors que là on est sur la bonne vague et on surfe.
En parlant de la suite, tu évoquais aussi la mixité. L’entre-soi ne dure qu’un temps, comment tu l’envisages sous l’angle du sexe, cette suite ?
Sur la préparation en amont, on a navigué en équipage mixte parce que, sans les experts du multicoque qui sont exclusivement masculins, on n’avait pas d’autre choix. Le plus important, c’est l’attitude, les compétences, l’envie d’apprendre les uns des autres, la capacité à être bienveillant et ça, ça n’a pas de genre. Il faut continuer à donner des opportunités aux femmes de se former, on ne va pas lâcher. On a un mode 70 qui est un multicoque de 20 mètres sur lequel on va continuer à cette Famous Academy, pour faire naviguer des jeunes talents féminins. Pour le reste, pour les prochains records ou courses en Ultim, on sera en 100 % féminin ou en mixte, en fonction du programme.
Lorsque l’on s’était parlées, tu disais que tu appelais le Famous Project, « l’épopée maritime du siècle ». La ligne franchie, tu confirmes ?
Oui, je l’ai dit sans fanfaronner, l’enjeu me paraissait immense et le fait d’avoir bouclé ce tour du monde, c’est quelque chose d’extraordinaire. À jamais les premières.
- L’équipage d’Alexia Barrier pour The Famous Project CIC était composé de Dee Caffari, Annemieke Bes, Deborah Blair, Molly LaPointe, Támara Echegoyen, Stacey Jackson and Rebecca Gmür Hornell.
Ouverture ©The Famous Project CIC