Elle n’a pas attendu les pistes handisport pour découvrir la neige. Savoyarde de naissance, Perrine Clair a grandi dans un univers où le ski est une seconde nature, avant de franchir les portes de l’élite : elle a été membre des équipes de France jeunes de ski alpin. Un parcours de compétitrice confirmée, balisé d’entraînements intensifs, de courses chronométrées, de la maison au portillon de départ. Puis, comme pour tant d’athlètes, vient un moment charnière. Il y a trois ans environ, Perrine Clair mettait un terme à sa carrière de haut niveau.
C’est alors qu’une proposition inattendue va tout changer. On lui propose de prendre la tête d’un binôme paralympique, de mettre son expertise de skieuse au service d’un athlète déficient visuel. Elle dit oui. « Il y a trois ans, j’arrêtais ma carrière de haut niveau. Et puis on me dit : tu vas participer aux Jeux paralympiques. C’est extraordinaire », confie-t-elle sur ski-handisport.org. Ce « oui » n’est pas un simple rebond. C’est une réinvention.
Guider, un métier à part entière
Dans le para ski alpin, la catégorie déficient visuel réunit les athlètes malvoyants ou aveugles qui descendent les pistes guidés à la voix par un guide placé en tête. Athlète et guide communiquent via un micro et des oreillettes ; les deux passent dans toutes les portes du parcours, mais seul l’athlète est chronométré. La réalité physique pour la guide est pourtant aussi exigeante : elle doit aller plus vite que lui, anticiper la piste, maîtriser son propre corps à grande vitesse tout en gérant la communication en temps réel.
Perrine Clair décrit elle-même ce que cela représente en termes d’intensité et de précision : « On essaye de skier le plus proche possible. Parfois je dois réguler ma vitesse, parfois accélérer. Il faut anticiper en permanence », dit-elle encore sur ski-handisport.org. En para ski alpin, tout se joue dans l’instant. La pente accélère les décisions, la vitesse compresse le temps. Il n’y a pas de place pour l’hésitation. Elle est aussi un repère visuel : « Je suis en vert fluo, donc je suis visible pour lui. Il faut que je sois proche pour ne pas qu’il me perde de vue. »
La Société internationale de ski handisport décrit avec justesse la distinction fondamentale entre les disciplines : là où le nordique construit une trajectoire longue, l’alpin exige une précision instantanée. Chaque mot, chaque instruction donnée par Perrine dans le casque de son partenaire doit être « clair, concis, et lui permettre de lâcher les skis au bon moment, tourner au bon moment, absorber au bon moment ».
Hyacinthe Deleplace : l’athlète qui guide la guide
Son partenaire n’est pas un novice. Hyacinthe Deleplace est lui-même un ancien grand nom du para athlétisme : champion du monde junior, multiple champion de France, paralympien à Londres 2012. Changeant de discipline pour le ski alpin, il a décroché une médaille de bronze en descente aux Jeux Paralympiques de Pékin 2022 dans la catégorie déficient visuel — une reconversion retentissante récompensée par une médaille internationale. Il dispute à Milan-Cortina ses troisièmes Jeux Paralympiques, licencié au Club des Sports de Courchevel.
C’est un nouveau binôme : avant Milan-Cortina 2026, Perrine Clair n’était pas celle qui guidait Hyacinthe à Pékin. Ensemble, ils ont construit leur complicité en moins d’un an, faisant confiance à leur travail commun et à l’expérience respective de chacun. Ce rapport particulier entre les deux athlètes fascine : Perrine Clair assume avec sincérité une forme d’inversion des rôles habituels. « Pour le coup, c’est Hyacinthe qui me guide », confie-t-elle, évoquant l’expérience des grands rendez-vous que possède son partenaire et sa capacité à rester serein face à l’enjeu.
Premiers Jeux : un rêve d’enfance réalisé autrement
Participer aux Jeux Olympiques ou Paralympiques : combien d’athlètes nourrissent ce rêve depuis l’enfance sans jamais le réaliser ? Perrine Clair, elle, va y accéder, même si le chemin emprunté n’est pas celui qu’elle imaginait. « Ça faisait partie de mes rêves d’enfant et d’athlète. Et le partager avec Hyacinthe, c’est incroyable. » La Société de ski handisport français, dans son portrait du binôme publié en mars 2025, met en lumière ce que représente pour Perrine Clair cet engagement paralympique : ce n’est pas un simple rebond après une carrière terminée, mais « une continuité autrement vécue ». Elle n’a pas perdu sa vocation d’athlète de haut niveau ; elle en a simplement transformé la forme. L’excellence technique qu’elle a cultivée comme skieuse élite se déverse désormais au service d’un autre.
L’athlète invisible : le paradoxe du guide
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la condition du guide : à la fois omniprésente sur la piste et invisible sur le podium. Seul Hyacinthe Deleplace sera chronométré. Si une médaille est décrochée, elle sera attribuée aux deux athlètes, guide inclus. Mais dans la perception du grand public, dans les écrans de télévision, c’est le skieur déficient visuel qui incarnera la performance. Perrine Clair, elle, sera la silhouette verte fluo qui précède, anticipe, protège.
La Fédération Française Handisport, dans sa communication officielle autour des Jeux, a tenu à mettre en valeur, sur bleushandisport.com, ce rôle trop souvent méconnu : « En para ski alpin, elle déclenche l’instant. Pour Perrine Clair, guider, c’est frapper juste. » Cette formule décrit à merveille ce qui distingue le guidage alpin de toutes les autres formes d’accompagnement sportif. Ce n’est pas de l’assistance. C’est de la co-performance.
Le handisport prend depuis quelques années une place croissante dans le paysage médiatique français. Les Jeux Paralympiques de Paris 2024, diffusés massivement, ont marqué une rupture dans la visibilité de ces athlètes. À Milan-Cortina, le mouvement devrait continuer. Perrine Clair, en mettant son talent au service d’Hyacinthe Deleplace, participe à ce changement de regard.
La France handisport : une équipe unie autour de l’excellence
Perrine Clair s’inscrit dans une délégation française paralympique resserrée mais ambitieuse : 13 athlètes au total, dont 4 champions paralympiques (Arthur Bauchet en para ski alpin, Benjamin Daviet en para ski nordique, Cécile Hernandez et Maxime Montaggioni en snowboard) et deux porte-drapeaux, Cécile Hernandez et Jordan Broisin. La chef de mission des Bleus est Marie Bochet, elle-même légende du para ski alpin. Discipline dans lquelle la France engage 8 athlètes, représentant les trois catégories : debout, assis et déficient visuel. La présidente du CPSF, Marie-Amélie Le Fur, a exprimé l’ambition collective : viser « le top 4 et le top 5 au tableau des médailles ». Dans ce collectif, le binôme Clair-Deleplace compte parmi les espérances médaillées, porté par la médaille de bronze de Pékin 2022.
Le club qui les réunit n’est pas un hasard : le Club des Sports de Courchevel, l’un des centres d’entraînement les plus réputés des Alpes françaises. Perrine Clair y évolue avec Hyacinthe depuis leur association, construisant leur compréhension mutuelle run après run, saison après saison.
Frapper juste : le portrait d’une athlète complète
Perrine Clair n’a pas lâché le sport de haut niveau. Elle en a simplement muté la forme et enrichi le sens. Ancée dans une tradition alpine savoyarde, formée à l’exigence des équipes de France jeunes, elle retrouve aujourd’hui sur les pistes paralympiques ce qui a toujours constitué son ADN : la vitesse, la technique, la précision, et l’engagement total au service d’un résultat.
En para ski alpin, le guide est un athlète à part entière. Il subit les mêmes contraintes physiques, les mêmes risques, la même pression mentale. Il doit être meilleur skieur que son partenaire — condition nécessaire pour rester devant lui à toute vitesse — tout en ajoutant à cela la charge cognitive du guidage verbal en temps réel. Perrine Clair répond à cette double exigence avec une conviction qui transparaît dans chaque prise de parole : guider n’est pas un métier de consolation, c’est une vocation.
À Cortina d’Ampezzo, cette jeune Savoyarde de 26 ans descendra les pentes des Dolomites devant Hyacinthe Deleplace. Elle sera sa voix, ses yeux, son repère dans la tempête de la vitesse. Et si une médaille vient récompenser leur travail commun, ce sera aussi, enfin, la sienne.