Tu participes aux premiers JO de l’équipe féminine de hockey sur glace, ce qui est historique dans l’histoire des Jeux. Tu en es la gardienne, poste ultra stratégique. Comment tu te sens et quel état d’esprit tu cultives pour ce grand rendez-vous de Milano Cortina 2026 ?
Excitée, j’ai hâte de voir comment ça va être, hâte de vivre le moment et d’y être vraiment ! Parce que les Jeux Olympiques, on en entend beaucoup parler, mais au final, tant qu’on ne les vit pas, on ne sait pas vraiment ce que c’est. Et avant ce grand rendez-vous, plus les semaines passent, plus on a les téléphones qui sonnent, on sent que les médias, les journalistes, s’intéressent à nous. On l’avait remarqué au stage de Dunkerque et c’est vraiment quelque chose de nouveau pour nous. J’ai bien profité des fêtes de fin d’année pour être en famille et retourner aux choses un peu simples. Parce qu’avec ce genre d’évènements historiques en ligne de mire, on nous a dit que l’on pouvait facilement se perdre et sortir de notre performance. Donc, je me suis préparée pour arriver avec un état d’esprit équilibré.
Si on reprend le fil de ta carrière, comment as-tu rencontré le hockey sur glace ?
Par mon frère qui était déjà sur la glace avec la crosse et le palet. À force d’aller le voir jouer tous les week-ends, j’ai voulu essayer. Je l’admirais pas mal. Du coup, ça a pesé dans la balance. J’ai donc commencé le hockey sur glace à l’âge de 8 ans, à Meudon, club dans lequel je joue encore actuellement.
Quand tu fais alors ton entrée sur la glace, qu’est-ce qui te plaît très vite ?
Au début, franchement, c’est l’équipement de gardien. C’est pour ça que j’ai voulu essayer ce poste-là. Et ensuite, j’ai aimé la vitesse, l’esprit d’équipe et ce poste de gardien qui est un peu à part, et avec lequel, t’es un peu le dernier rempart !
Tu as commencé tout de suite à ce poste ?
Oui, j’ai été gardienne dès le début. Je n’ai jamais été joueuse.
Et tu t’es découvert assez vite des atouts pour ce poste ?
J’ai rapidement eu des facilités, oui. Et quand on me disait : « Essaye de faire comme ça », ça fonctionnait direct pour moi. Je pense que mon plus grand atout, c’est ma rapidité. Je suis très vive. C’est ma force parce que je ne suis pas bien grande – 1,61 m pour 59 kilos – et ça peut être un inconvénient pour ce poste. Mais comme je suis rapide, je suis agile dans ma cage.
Tu n’as jamais eu peur sur ce terrain du hockey sur glace où le palet arrive dans tes cages à toute vitesse ?
Quand j’étais jeune, il m’arrivait de m’entraîner avec des garçons plus âgés que moi. J’ai donc eu peur quelquefois, oui, mais j’avais 10-12 ans. Après, ça ne m’est plus jamais arrivé.
D’ailleurs, tu n’as vraiment pas froid aux yeux car tu joues en équipe masculine (U20 et D3), tu as même été la deuxième femme en France, en 2024, à garder les buts en D1 lors d’un match de préparation. J’ai lu que tu préférais t’entraîner avec des garçons depuis tes débuts…
Quand tu restes en France, t’as pas vraiment le choix parce que le hockey féminin est très peu développé. Donc, nous les filles, on s’entraîne avec les garçons en club, le plus souvent. Moi, j’ai toujours aimé l’entourage masculin parce que ça rigole, parce que ça ne se prend pas la tête. Et puis, être une fille dans une équipe de garçons, c’est un peu comme en être la mascotte. En plus, je suis la gardienne, donc je suis respectée !
Et tu penses que ça t’apporte quoi en plus, dans ton jeu, de jouer en équipe mixte ?
Clairement, la rapidité. Chez les garçons, ça va quand même très vite. Ça m’apprend à m’adapter plus vite sur la « lecture » des shoots. Et du coup, quand je suis avec les filles, j’ai quand même un temps d’avance.
Tu démarres donc dans un club proche de chez toi, à Meudon. Comment tu gravis les échelons ?
Je suis repérée par une sélectionneuse, en 2012, à mes 15 ans. Et donc je pars au Pôle France féminin, à Chambéry. Je vis à l’internat pendant deux ans. Et ensuite, je dois me réorienter dans une filière pro d’aide à la personne au lycée. J’emménage donc dans mon premier appartement à l’âge de 17 ans jusqu’à mes 20 ans, le temps de passer mon baccalauréat. Après ça, je pars au Canada après avoir été repérée pendant un championnat du monde.
Dans tout ça, à quel moment tu entres en équipe de France ?
En 2014, je suis intégrée dans l’équipe de France moins de 18 ans. Et en 2018, je suis appelée en équipe de France senior, l’année où je suis au Canada. J’ai alors 20 ans.
Tu décides d’aller au Canada parce que c’est une des meilleures nations du hockey sur glace et tu te dis que ça va te propulser ?
Oui et puis j’ai toujours voulu jouer dans un autre pays, et surtout dans un pays où ce sport est roi. La seule condition posée par mes parents était que je passe mon Bac avant de partir. Donc, j’attendais ça avec impatience.
Et tu n’as pas été déçue du voyage, si ?
Eh bien, un petit peu, en fait. Enfin, pas déçue, mais au final, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout comme chez nous. Personnellement, ça ne m’a pas plu. Bien sûr que l’expérience était bonne à prendre, mais je n’ai pas voulu y rester. Je pense que c’est la différence de culture qui ne m’a pas convenu, je crois que je n’ai pas su m’adapter. Alors que là-bas, tout est fait pour le hockey sur glace dans les universités, c’est beaucoup plus professionnel que chez nous. Côté sport, je n’avais rien à redire, en fait. Mais sur le reste, je n’y arrivais pas. Je suis rentrée en France après seulement six mois d’immersion. Pour autant, j’avais envie de repartir à l’étranger, mais en Europe cette fois-ci. C’est comme ça que j’ai signé pour la Suède l’année d’après, avec Lore (Lore Baudrit, Ndlr). Et c’était vraiment cool. J’ai adoré vivre dans ce pays. J’y suis restée six mois, le temps d’une saison. C’est vraiment l’année où j’ai pris du plaisir, où je me suis amusée.
Ces opportunités de jouer à l’international (en Finlande aussi, début de saison 2022-2023), qu’est-ce que ça a changé dans ton jeu et côté mental ?
Côté jeu, au Canada, le début de saison a été un peu compliqué. En Suède, ça s’est bien passé. Je crois que j’ai vraiment pris confiance et que je me suis dit : « Ok, j’en suis capable ». Je savais pourquoi j’étais là. Je pense que cette période m’a fait grandir dans ma tête aussi.
Quelles sont les victoires ou les médailles dont tu es la plus fière dans ton parcours ?
Les championnats du monde à Vaujany, en 2015. On fait championnes du monde pour la première fois en U18. Ça a vraiment été le moment important dans ma carrière. À ce moment-là, je me suis dit que tous les rêves qu’on a, enfant, peuvent se réaliser si on s’en donne les moyens. Parce qu’on te dit toujours « Tu peux réaliser de grandes choses, tu vas voir. » Mais pour toi, ça reste un rêve. Et même si tu t’entraînes depuis que tu es petite et que tu arrives à un certain niveau, ce n’est qu’une fois la médaille d’or autour du cou que tu réalises que c’était vraiment possible. Tu comprends que si tu t’en donnes les moyens, tu n’as pas de limites. Ça a aussi été très symbolique pour moi parce qu’on a fini aux tirs au but. Et c’était la première fois que j’avais cette responsabilité-là. J’ai sorti tous les tirs au but. J’étais trop fière de moi. J’avais fait le taf !
Sinon, je pense aussi à Vaujany, en 2018, avec les seniors, au moment où je montais en élite pour la première fois. J’étais troisième gardienne donc je n’ai pas joué, mais j’étais dans l’équipe, j’ai donc été aussi fière que si j’avais joué. Je pense aussi à Angers, en 2022, alors que plusieurs filles de l’équipe prennent leur retraite et qu’on finit encore sur une médaille d’or.
Dès toute petite, dès tes débuts sur la glace, tu avais déjà cette envie de gagner, de performer et d’en faire, peut-être, une carrière ?
Bien sûr ! En fait, moi, je me suis toujours dit : « Je veux surprendre ». Si on ne m’attendait pas, je voulais montrer qu’on aurait dû m’attendre. J’ai toujours eu ce mindset. Après, je n’aurais jamais imaginé en arriver là…
Au cours de ta jeune carrière, as-tu vécu un moment charnière qui a failli te faire raccrocher les patins mais qui t’a finalement fait revenir plus forte sur la glace ?
Je pense que mon année au Canada, c’était un peu ça. Je me disais : « Est-ce que j’ai fait le bon choix ? » alors que c’est le pays qui faisait rêver tout le monde pour le hockey. Je me demandais si je ne m’étais pas trompée. Pourtant, au départ, c’était vraiment ce que je voulais. J’ai vécu une grosse remise en question, là-bas. Ce qui m’a aidée à mettre de l’ordre dans tout ça, ça a été la trêve estivale, je rentrais dans ma famille et ça m’a permis de comprendre, posément, que ce n’était peut-être pas un endroit fait pour moi. Je voulais quand même continuer à tenter l’étranger mais j’ai opté pour un pays en Europe, moins loin de chez moi. C’est comme ça que je suis repartie sur mes patins…
Après la parenthèse heureuse en Suède, tu rentres en France et tu rejoins ton club actuel, les Comètes de Meudon.
Au début, je suis allée ailleurs pendant un an parce qu’il n’y avait plus de place de gardien à Meudon. Mais oui, après j’ai atterri chez Les Comètes. Et là, je rentrais à la maison ! Je retrouvais tout le monde. C’est vraiment le cocon où je me sens bien. J’ai beaucoup aimé mes expériences à l’étranger, mais j’ai souvent ressenti un manque, le mal du pays.
Le mental, justement, est-ce un élément que tu travailles pour accompagner tes performances ?
J’ai eu des coachs mentaux durant toutes mes années à Chambéry, pendant mes années lycée. Mais plus maintenant. Parfois, je me souviens de ce qu’on m’avait dit à l’époque et je le fais à nouveau sur la glace. Ce sont de petites choses. Comme par exemple : si je prends un but dans mes cages, je ne baisse pas la tête, au contraire, je la surélève, je regarde un point en haut. C’est une manière de montrer aux autres que tu n’es pas en train de t’enfoncer après un but : tu gardes la tête haute, tu respires et ça repart. Pour moi, ces petites choses qui paraissent anodines fonctionnent vraiment. Actuellement, je mets toute une routine en place qui m’aide sur le plan mental.
Est-ce que tu as des rituels particuliers avant les matchs ?
Oui, il faut que j’ai le temps de faire ma sieste, une petite marche, de boire mon café… Et ensuite, quand j’enfile mon équipement, c’est toujours le côté gauche avant le droit. Encore une fois, ce sont des toutes petites choses, mais qui comptent pour moi avant un match.
Dans l’équipe, tu es au poste de gardienne, tu es donc à la fois dans le groupe et un peu à part. Qu’est-ce que t’apporte cette team dans ton rôle, dans ton positionnement un peu particulier ?
Oui, je suis un peu dans ma bulle. Et en même temps, je prends toutes les énergies de l’équipe pour me sentir bien. Quand c’est négatif, c’est super compliqué parce que je ressens cette énergie mais, moi, je suis toute seule dans ma cage avec ça. Donc, dans mes bons jours, je me dis « Allez, je vais les rebooster » mais, certains jours, je n’en suis pas capable.
Comment tu gères, alors, cette solitude de la gardienne ?
Ce que je fais, c’est que je suis beaucoup avec les filles pendant l’échauffement sur la glace. Car c’est déjà là que tu commences à te mettre dans ton match. Et sinon, je les retrouve dès qu’il y a un arrêt de jeu. Dans ces moments-là, les filles viennent me voir et on se donne mutuellement des coups de boost. On s’encourage. Après, c’est plutôt dans le vestiaire que je peux parler à certaines. Mais ça dépend vraiment des matchs. Il y a des matchs où j’aime beaucoup aller vers les filles. Il y en a d’autres où, justement, j’ai besoin de mon espace. En tout cas, je sais qu’il ne faut pas que je sois trop avec l’équipe non plus parce, sinon, j’ai tendance à partir dans tous les sens.
Tu dirais que tu as un tempérament sensible ou que tu es plutôt quelqu’un qui fonce dans le tas et qui ne réfléchit pas trop ?
Seconde option ! Mais je suis quand même assez observatrice.
Tu joues beaucoup plus avec ton club de Meudon finalement qu’avec l’équipe de France, ce n’est pas difficile pour garder le rythme en compétitions internationales ?
Oui, pour l’équipe de France, on a trois stages dans l’année avec trois matchs par semaine alors qu’avec les garçons de Meudon, c’est un match chaque week-end. Mais c’est une habitude depuis que j’ai 15 ans donc ce n’est pas un problème pour moi. Mais ça fait bizarre, oui, après un stage avec les filles, de se retrouver sur le terrain avec les mecs de mon club. Parce que c’est pas du tout la même ambiance que pour un match international ou un entraînement dans ce cadre.
À côté du hockey sur glace à haut niveau, comment s’organise ta vie quotidienne ? Dois-tu travailler à côté ?
Oui, je travaille avec des ados en situation de handicap, de 9h à 16h. Ensuite, je rentre et, généralement, je fais une sieste, je mange, je vais à la salle et, enfin, à l’entraînement. Il a lieu tous les soirs de la semaine.
Comment tu le vis, toi, de devoir switcher entre ton job, tes entraînements, les matchs ?
C’est vrai que c’est un rythme qui est intense. Mais en même temps, je le vis bien parce que je ne me vois pas faire seulement du hockey. J’aime faire autre chose, avoir autre chose dans ma vie. Après, bien sûr que je préférerais être à mi-temps et pouvoir en vivre, mais ce n’est pas le cas. J’ai ce rythme-là depuis que je suis rentrée de Suède, j’ai l’habitude. Mais si on me disait : « Tu n’as qu’un entraînement de hockey dans la journée, après tu peux te reposer ou juste bosser trois heures l’après-midi », bien sûr que ce serait appréciable. Mais j’adore mon métier et je pense que d’avoir autre chose dans ma vie que le hockey, ça fait relativiser. Oui, c’est ton sport. Oui, c’est une grosse partie de ta vie. Oui, tu peux avoir vécu un moment très difficile sur la glace. Mais quand tu arrives au travail, tu prends du recul, tu comprends qu’il y a beaucoup plus grave dans la vie. C’est un bon équilibre pour moi.
Est-ce que tu cherches à développer le côté sponsoring pour pouvoir vivre du hockey ou justement aménager tes horaires de travail ?
Ça serait bien, en vrai. Je pense que ces Jeux de Milano Cortina, ça va vraiment faire bouger les choses, en tout cas, je l’espère. Mais déjà, je trouve qu’on parle un peu plus de nous. Et il y a les JO 2030 à la maison qui arrivent, on va totalement être sous le feu des projecteurs.
Tu es aussi investie, en parallèle, dans la formation de jeunes joueuses puisque tu as co-créé une équipe féminine dans ton club de Meudon. Tu as particulièrement envie de mettre en avant la pratique féminine et de la développer ?
Oui, vraiment. Quand j’ai commencé à jouer avec les filles, mes parents devaient faire deux heures de route chaque soir pour m’emmener à l’entraînement, sur les compétitions. Dès que j’ai pu faire quelque chose à Meudon, mon club formateur, j’ai foncé. Il fallait que je crée une équipe féminine dans le club pour d’autres filles dans ma situation.
Aujourd’hui, est-ce que tu sens des évolutions positives pour les filles dans le hockey sur glace ou ça reste encore très inégalitaire par rapport à la situation des garçons, et notamment en haut niveau ?
Il y a des petites avancées, mais je trouve que ça reste inégalitaire. C’était marrant, entre guillemets, au stage pré-olympique, parce que les garçons qui étaient là aussi ont appris que nous, les filles, on n’était pas professionnelles et qu’on ne vivait pas du hockey, alors que pour eux, c’est la normalité.
Qu’est-ce que tu aimerais transmettre, par ton exemple et à travers ton discours, à la future génération de hockey girls sur glace ?
Déjà, de prendre du plaisir parce qu’on ne sait pas jusqu’à quand on aura cette chance d’être sur le terrain. Et de savoir que si elles veulent réaliser quelque chose, il faut qu’elles s’en donnent les moyens. Pourquoi ? Parce que lorsqu’on a vraiment l’envie, on peut le faire.
Tu penses à quoi quand tu es en match ?
Moi, ça dépend du moment. Je sais que pendant le stage de Dunkerque, je pensais aux Jeux Olympiques. Je me disais : « On doit marquer les mémoires ». Parce que je sais que beaucoup de monde se dit qu’on est au Jeux « grâce » à la Russie. Il faut montrer qu’on n’est pas là uniquement parce qu’il y a eu repêchage, mais qu’on a travaillé dur et qu’on mérite notre place.
Est-ce que tu as été inspirée par une figure du sport féminin qui t’a fait prendre conscience que tout était possible pour une femme dans le sport de haut niveau ?
Oui, Caroline Baldin, qui était la gardienne numéro une de l’équipe de France quand je suis arrivée au Pôle. On a été ensemble en équipe de France. C’était assez incroyable : j’arrivais à 15 ans, sans expérience, et je suis devenue sa remplaçante.
Quels sont tes projets et tes rêves sportifs pour l’après JO ?
Les championnats du monde en avril 2026 et les Jeux Olympiques d’hiver qui auront lieu en France en 2030, bien sûr !
- Pour mettre vos patins dans ceux de la gardienne des Bleues, direction son compte Instagram @margauxmameri
- Le palmarès de Margaux Mameri : 2014 Vice-championne du monde – de 18ans ; 2015 Championne du monde – de 18ans (Titulaire) ; 2018 Championne du monde Senior; 2019 Championnat du monde Élite Senior (1er de l’histoire); 2021 Tournoi de qualification aux JO ; 2022 Championne du monde Senior ; 2023 Championnat du monde Élite Senior ; 2024 Médaille de bronze championnat du monde Senior ; 2025 Tournoi de qualification aux JO ; 2026 Les JO de Milano Cortina.
Ouverture ©Margaux Mameri